Parfois les soirées s'allongeaient. C'était lorsque chacune de nous parlait de son pays.

Mlle Herminie parlait du sien comme d'une chose bien à elle et qu'elle aurait dû posséder toute sa vie.

Sa voix prenait de la force pour nommer les bourgs et les villages tout entourés de vignes et qu'on découvrait à perte de vue du haut de la côte Saint-Jacques. Elle n'avait pas oublié le bruit des pressoirs ni l'odeur du vin nouveau qui se répandait dans toute la ville à l'époque des vendanges. Elle gardait aussi un souvenir gai des bruyantes disputes des vendangeurs:

—Oh! disait-elle. Chez nous les garçons se battent d'abord, ensuite ils s'expliquent, et tout s'arrange.

Elle n'était pas retournée dans son pays depuis qu'elle l'avait quitté. Mais son plus grand désir était de le revoir. Souvent elle me disait:

—Voyez-vous, Marie-Claire, ceux qui n'ont pas vu la Bourgogne ne savent pas ce que c'est qu'un beau pays.

Et comme si elle y était transportée tout à coup, elle retrouvait des coins nouveaux qu'elle me décrivait avec soin. Je l'écoutais, et il me semblait qu'aucun des chemins qu'elle m'indiquait ne m'était inconnu. Je montais avec elle la côte Saint-Jacques qui donnait un vin si merveilleux que les enfants n'en buvaient qu'aux grands jours de fête. Je marchais à travers les vignes qui devenaient si jaunes à l'automne que le pays avait l'air d'être tout en or, et j'entrais dans les immenses caves où les tonneaux s'alignaient et s'étageaient par centaines.

Mlle Herminie avait un peu de mépris pour ses clientes qui allaient à la mer au lieu d'aller en Bourgogne, et elle me prenait en pitié à l'idée que ma Sologne ne produisait que des sapins et du blé noir.

J'en ressentais pour moi-même comme une plus grande pauvreté, et devant les richesses qu'elle venait d'étaler, et qui m'entouraient de toutes parts, je n'osais plus parler des bruyères fleuries ni de la fraîcheur des chemins pleins d'ombre de mon pays.