«Non, je chante parce que je suis gaie.»

Gaie! Comment osait-elle être gaie avec la honte qu'elle traînait après elle.

Mais, voilà qu'un dimanche, en regardant s'épanouir le printemps, la jeune fille avait oublié la honte dont parlait sa mère, et brusquement elle s'était mise à rire. Tout d'abord elle ne sut pas pourquoi elle riait, puis en entendant résonner ce son clair, elle ne le reconnut pas comme son propre bien. Elle crut qu'il venait du dehors comme les hirondelles qui entraient par une fenêtre et ressortaient par l'autre, mais l'instant d'après, elle comprit que le rire était surtout entré pour faire du bruit, car il se haussa, s'étendit et résonna aux quatre coins de la maison.

Il n'alla pas plus loin. Un choc, rapide comme la foudre, s'abattit sur lui et le tua.

—Ce fut ma dernière étape de souffrance, nous dit Mme Dalignac en relevant un peu plus son doux visage.

Elle fit une pause comme si elle prenait le temps de fermer une porte qui n'aurait pas dû être ouverte et elle ajouta:

—La couturière qui m'employait eut pitié de ma bouche enflée, et le lendemain je quittai secrètement le pays pour suivre une famille anglaise.

Nos soirées passaient ainsi, une à une, et chacune d'elles nous rapprochait un peu plus. Parfois une quinte de toux du patron nous mettait debout au milieu d'une phrase, et nous nous séparions pour jusqu'au lendemain.


Mme Doublé, qui venait assez souvent voir son frère, ne lui apportait pas précisément des paroles de tendresse. Sous prétexte de lui faire oublier son mal, elle le houspillait et lui reprochait aigrement son immobilité. Elle l'obligeait même à se lever et à marcher dans la chambre lorsque Mme Dalignac n'était pas là. Il en résultait pour le patron une fatigue et un mécontentement qui augmentaient sa fièvre et allongeaient ses crises d'étouffement.