Elle n'avait plus de joie, et son bras pesa lourd au mien tandis que nous redescendions la côte. Pourtant les chemins herbus qui se croisaient ou se rejoignaient étaient pleins de sauterelles et de papillons. Chacun de nos pas les faisaient lever par douzaines. A terre ils se confondaient avec la poussière et les herbes; mais quand ils s'envolaient, leurs ailes ouvertes laissaient voir toutes les couleurs des fleurs.
La route qu'elle me fit prendre en bas était bordée de peupliers qui bruissaient sans fin dans l'air chaud. Tout à côté la rivière coulait pleine et claire, et son chuchotement montait vers les arbres et en augmentait le bruit joyeux.
Mlle Herminie chercha une place pour s'asseoir de nouveau, et n'en trouvant pas, elle s'adossa à l'un des peupliers. Son regard erra d'un endroit à l'autre et elle dit lentement:
—Comme tout est triste ici!
Je protestai malgré moi:
—Triste! cette belle route et cette jolie rivière qui voyagent de compagnie et semblent rire ensemble tout le long du chemin.
Je cessai de parler devant l'air étonné de Mlle Herminie et je n'osai pas lui dire que c'était sa propre tristesse qu'elle répandait sur les choses. Elle venait d'en faire une si grande provision qu'elle ne pouvait plus la porter et qu'il lui fallait bien en laisser échapper une partie. L'endroit la lui rendait plus amère encore. C'était à cette même place qu'après plusieurs années le hasard l'avait remise en présence de l'homme qu'elle aimait. Aussi, dans la chanson du feuillage et de l'eau, sa voix me parut aigre pendant qu'elle disait:
—C'était au printemps, je me promenais avec ma sœur qui portait avec orgueil son bel enfant dans ses bras. Lui, s'arrêta net en nous voyant, et la femme qui l'accompagnait en fit autant. Celle-là portait aussi un bel enfant dans ses bras, et elle me dévisageait sans rien dire. Alors, je me mis à parler, je ne savais pas bien ce que je disais, mais je parlais pour ne plus entendre le silence.
Mlle Herminie se tut un moment. Puis, tout son visage se plissa de souffrance et ses vieilles mains remontèrent d'un seul coup à ses oreilles quand elle reprit sourdement:
—Oh! ce silence, il devint si terrible que je pris peur et que je m'enfuis vers la maison en courant de toutes mes forces.