L'atelier s'agrandit encore. Les portes qui faisaient communiquer les pièces de l'appartement furent enlevées, et les meubles se tassèrent les uns contre les autres pour faire place à de nouvelles machines. Malgré cela, lorsque novembre ramena la pluie et le froid, les commandes devinrent si nombreuses que les ouvrières de l'atelier ne suffirent plus et qu'il fallut en prendre une dizaine au dehors.
Les ménagères du quartier savaient que chez Mme Dalignac le travail était mieux payé qu'autre part, aussi à toute heure du jour il s'en présentait pour emporter de l'ouvrage. Beaucoup d'ailleurs s'en retournaient désappointées en voyant l'élégance des façons. «Ah! vous faites le beau?» disaient-elles. Et sans cesser de regarder le modèle elles ajoutaient:
—Moi, je ne sais faire que le commun.
Et leur enveloppe noire, pliée et repliée, elles s'en allaient lentement.
Il nous resta Bonne-Mère. C'était une veuve encore très jeune avec cinq enfants; ses deux aînés, Marinette et Charlet, lui venaient déjà en aide. Marinette, qui n'avait pas encore douze ans, cousait presque aussi bien que sa mère, et Charlet, qui venait d'avoir dix ans, gagnait quelques sous à vendre des fleurs après ses heures de classe. Le gamin montait rarement à l'atelier, il restait en bas pour surveiller ses petits frères tout en vendant ses fleurs. On entendait seulement sa voix grêle: «Fleurissez-vous, mesdames.»
Quelquefois c'était des citrons qu'il avait dans son panier. Il lui arrivait de l'oublier et d'inviter tout de même les dames à se fleurir.
Alors Bonne-Mère souriait et nous disait:
—Écoutez le fou.
Il en vint une autre que Bergeounette dénomma tout de suite Mme Berdandan.
Pour la première fois depuis la mort du patron, Mme Dalignac rit de bon cœur, tant le sobriquet allait bien à la nouvelle venue. Elle était si haute, si large et si lourde que le parquet tremblait à son passage, et elle avait un tel balancement dans la marche qu'on craignait un peu de la voir tomber sur soi.