Un jour qu'elle s'attardait à l'heure de midi, je ne pus supporter sa face implorante, et d'un rapide mouvement je lui passai mon porte-monnaie contenant quelques francs. Elle s'éloigna aussitôt; mais au lieu de sortir par la porte habituelle, elle traversa la pièce de coupe où je l'entendis s'arrêter l'espace de quelques secondes.
J'y entrai après elle et je me disposais à demander à Mme Dalignac de bien vouloir payer le repas que nous prenions ensemble au restaurant, lorsqu'elle me dit:
—Vous paierez pour moi aujourd'hui, car je n'ai pas le sou.
Le mouvement d'inquiétude qui m'échappa la fit me regarder plus attentivement. Je rougis alors et elle aussi. Nos regards restèrent en contact, puis comme si une vive lumière éclairait brusquement le chemin que venaient de prendre nos deux porte-monnaie, un rire violent nous saisit. Ce fut comme une vague de gaîté qui nous jeta de droite et de gauche. Le rire si clair, si léger de Mme Dalignac s'élançait et s'éparpillait pendant que le mien large et sonore le suivait et l'accompagnait partout.
Notre déjeuner se composa de rires et de pain sec ce jour-là. Et la mendiante qui gardait au retour l'air triste des gens qui ont faim put croire en nous voyant si gaies que nos mets avaient été copieux et choisis.
Les après-midi de dimanche, lorsque Mme Dalignac était libre je l'entraînais au jardin du Luxembourg. Elle s'asseyait de préférence aux endroits où s'était assis son mari, et comme lui elle regardait passer la foule.
Nous y retrouvions Gabielle et Jacques avec leurs enfants. Jacques ne se tenait pas beaucoup plus droit qu'autrefois, mais Gabielle portait sa nouvelle grossesse de telle sorte qu'il était bien difficile aux passants de l'ignorer. Elle n'était pas moins fière de marcher entre le petit garçon et la petite fille de Sandrine qu'elle avait su faire rendre à leur père. Le petit Jacques l'appelait maman et ne la quittait guère. C'était un joli enfant qui s'effarouchait de la moindre bousculade et refusait de s'éloigner, tandis que la petite Sandrine se mêlait à tous les groupes et savait toujours retrouver ses parents.
Oh! comme elle ressemblait à sa mère, la petite Sandrine. Mêmes cheveux soyeux et bouclés, mêmes yeux dont le regard semblait vous avertir que l'on pouvait compter sur elle. Elle n'avait que huit ans et déjà son tout petit visage avait une expression sérieuse.
Jacques était en admiration devant sa fille.