Bouledogue quitta la première, pour s'embaucher dans une fabrique de conserves alimentaires.

Jusqu'à présent, elle avait employé son temps de chômage à faire de la lingerie fine avec une amie, mais l'amie venait de partir à l'étranger et Bouledogue ne savait à qui s'adresser pour avoir le même travail.

C'était elle qui faisait vivre sa grand'mère avec laquelle elle habitait. Son gain était vite dépensé et les moindres journées perdues condamnaient les deux femmes à toutes les privations.

Elle était après Sandrine la meilleure ouvrière de l'atelier. Il ne fallait pas lui demander une idée nouvelle, ni l'obliger à disposer des garnitures à son goût, mais quand elle avait dit: «J'ai fini de coudre la robe», on pouvait se fier à elle, car jamais elle n'oubliait un point.

Le jour de son départ, elle tourna les yeux vers les planches vides, comme si elle leur gardait une mauvaise rancune, et sa voix eut un large grondement pendant qu'elle disait:

—Lorsque grand'mère ne mangeait pas à sa faim pour me permettre d'apprendre un joli métier, elle ne se doutait pas qu'il me faudrait aller quand même à l'usine.

Sandrine fut la seule qui resta. Mme Dalignac partageait avec elle le peu d'ouvrage qu'apportaient les clientes.

Je partis à mon tour et, dès le lendemain, j'entrais chez un fourreur qui demandait des ouvrières pour un coup de main.

Le prix qu'on m'offrait était de beaucoup plus élevé que chez Mme Dalignac, aussi j'apportai toute mon attention à ce nouveau travail.

Mes doigts eurent peu de peine à manier l'aiguille carrelée, mais j'éprouvai tout de suite une grande difficulté à respirer. Des milliers et des milliers de poils fins s'échappaient des fourrures et s'envolaient dans l'air de la pièce.