Mais connaître la vérité, connaître son devoir, connaître les possibilités dont on dispose pour le remplir, n’est-ce pas plutôt le rôle de la raison que celui de la volonté ? Et celle-ci ne doit-elle pas attendre, pour entrer en scène, que la raison lui ait éclairé le terrain et préparé les voies ?

Sans doute, la volonté, pour agir d’une façon libre et consciente, a besoin d’être éclairée et renseignée par la raison. Mais la raison, pour donner ses lumières, a besoin d’être consultée par la volonté. La volonté qui cohabite dans une âme humaine avec la raison, connaît, d’une connaissance infuse, cette cohabitation ; elle sait d’avance que pour ne pas agir en aveugle elle doit demander à cette compagne de lui prêter ses clartés naturelles. Quand elle ne le fait pas, la raison, au lieu de promener son flambeau dans les replis de la conscience, en restreint le rayonnement à cette vérité première, à cette connaissance infuse dont la volonté décide de ne pas tenir compte : et dès lors tous les agissements du vouloir sont viciés dans leur cause ; tous les violements du devoir par ignorance ou par erreur sont des violements coupables, dont la volonté demeure parfaitement responsable.

Il y a des erreurs innocentes, des ignorances qui excusent et même absolvent : il y en a d’autres qui condamnent. Un vouloir sans malice, aboutissant à une erreur innocente, peut se trouver entaché par une faute inhérente au vouloir initial qui a déterminé l’erreur. Celui qui se soumet imprudemment à une expérience de suggestion, que rien ne nécessite, sera peut-être entraîné par là à commettre un crime qui lui eût fait horreur si on le lui avait proposé avant d’avoir détraqué sa mentalité par cette expérience : mais il savait bien qu’il courait ce risque en se livrant à ce détraquement. L’ivrogne qui embrasse un bec de gaz en croyant jeter les bras autour du cou de son meilleur ami n’a nullement la volonté d’embrasser un bec de gaz : mais il a bien eu la volonté de boire : et dès lors il est responsable de tout l’inconnu de fautes et de sottises que la perte de sa raison, laissée au fond de son verre, lui pourra faire exécuter. Le capitaine qui échoue sa frégate sur un récif alors qu’il croyait naviguer en eaux libres a pu être trompé par des cartes mal faites : mais peut-être y avait-il eu de sa part négligence volontaire dans le choix de ces cartes.

Les erreurs innocentes, les ignorances qui excusent et celles qui absolvent, sont des erreurs ou des ignorances qui se sont ignorées elles-mêmes, et qui n’ont pas eu pour cause initiale une première ignorance qui se serait connue, et qui aurait voulu demeurer ignorance.

Les erreurs coupables, les ignorances qui condamnent, sont celles qui ont eu pour point de départ, ou qui ont été elles-mêmes, de l’ignorance se connaissant, et voulant demeurer ignorance.

Je ne sais pas où est mon devoir… Mais je pourrais me renseigner, m’informer, arriver à savoir… Je trouve plus commode de ne rien éclaircir, d’en rester là, de continuer à ignorer : ignorance qui condamne.

Je vois clairement que tel acte serait pour moi le devoir, si j’avais les possibilités de l’accomplir… Mais je ne sais pas si j’ai ces possibilités. Je n’en ai pas fait l’expérience. Je trouve plus simple de ne pas essayer, de me persuader à moi-même que je n’ai pas ces possibilités. Peut-être qu’effectivement je ne les ai pas… mais peut-être aussi que je les ai… : ignorance qui condamne.

Celui dont on peut dire selon la formule moderne, un peu vulgaire, mais fort expressive, qu’il ne veut rien savoir, celui-là n’est ni excusé ni innocenté dans l’intention de son vouloir quand il se trompe, quand il omet le bien ou fait le mal sans avoir expressément cherché ce mal ou rejeté ce bien. L’excuse dont il se couvre alors est une mauvaise excuse, l’innocence dont il cherche à se targuer est une fausse innocence.

Ève allégua pour se défendre que le serpent l’avait trompée. Sans doute, elle ne savait pas que le serpent mentait : mais elle aurait pu et dû l’en soupçonner en constatant qu’il lui affirmait le contraire de ce que Dieu lui avait dit. Mais Ève voulait croire à ce que le serpent lui disait, parce qu’elle voulait faire ce qu’il lui suggérait de faire.

Si les Juifs avaient su que Jésus-Christ était le Fils de Dieu, ils ne l’auraient pas crucifié. Mais ils savaient que celui qu’ils crucifiaient leur prêchait une doctrine contrariant leurs penchants vicieux : et comme ils ne voulaient pas de cette doctrine, ils niaient avec joie la divinité de Celui qui la leur prêchait, pour pouvoir le crucifier tout à leur aise.