La force morale n’est donc pas autre chose que la volonté s’orientant vers le bien ardu, consentant à l’effort pénible et coûteux quand cet effort représente le devoir.
Et cette orientation, la volonté libre peut toujours l’adopter ; cet effort coûteux et pénible, la volonté peut toujours y consentir : car le « don de force », c’est-à-dire l’accroissement de grâce, l’augmentation d’impulsion dont elle a besoin pour avancer dans le sens voulu par Dieu, ne lui est jamais refusé.
Que de fois, cependant, n’entend-on pas retentir cette phrase, toujours la même, refrain commun à tous les découragés, à tous les impuissants, à tous les faibles, et aussi à tous les lâches : « Je voudrais bien, mais je ne peux pas ! »
Qu’est-ce à dire, je ne peux pas ? Si cela signifie : « Ce qu’on me demande m’est trop désagréable », il ressort de votre « Je ne peux pas » que vous préférez votre agrément à votre devoir, et voilà tout. Si la déclaration est loyale et doit être prise au pied de la lettre, c’est qu’il y a impossibilité matérielle, impuissance physique, dans l’exécution de l’effort requis : il est clair alors que cet effort ne représente pas le devoir, car le devoir n’ordonne jamais l’impossible. Mais le devoir peut ordonner la mise en jeu des plus extrêmes possibilités. Le devoir facile est celui qui demande quelques-unes des possibilités dont on dispose ; le devoir difficile est celui qui en demande un grand nombre ; le devoir héroïque est celui qui les exige toutes.
La limite suprême des possibilités, c’est la mort. On dit couramment : « Un tel peut bien faire cela, il n’en mourra pas. » On a vu des êtres faire tout ce qu’ils pouvaient jusqu’à en mourir. D’autres se refuser à un effort entraînant pour eux la perte de leur vie ou de leur santé. Ceux qui disent : « Je voudrais bien, mais je ne peux pas », sous-entendent parfois : « … Je ne peux pas, sans me tuer ou me rendre malade ; et cela, je ne le veux pas. »
Et dans certains cas, ils ont parfaitement raison de ne pas le vouloir. S’il y a des occasions où préserver ainsi sa peau accuse une ignoble couardise, il y en a d’autres où raisonner de cette façon est tout simplement faire preuve de bon sens. Pour qu’un devoir comporte l’effort le plus grand que puisse fournir un être, il faut que le résultat de cet effort en vaille la peine. Ceux qui se refusent à courir un danger tout à fait inutile, à tenir un pari stupide, à user leurs réserves vitales, leurs nerfs et leur cerveau dans l’exercice d’une carrière pour laquelle ils ne sont pas taillés, ceux-là font très bien de se dérober à des efforts hors de proportion avec leurs résultats. « Ça ne vaut pas la peine » est une excellente raison à donner dans des cas pareils.
Un enfant quelque peu maladif, ou mal doué pour les études qu’on s’acharne à lui faire poursuivre, obéit à un instinct qui l’inspire au mieux de son bien réel, et par conséquent de son devoir, lorsqu’il oppose une résistance passive mais irréductible aux exigences de ses maîtres. S’il répond invariablement aux exhortations qu’on lui adresse pour qu’il essaie d’obtenir de meilleures notes en classe : « Je voudrais bien, mais je ne peux pas », ce n’est pas du tout mauvaise foi ni mauvaise volonté de sa part, même s’il peut, en s’y efforçant, fournir le travail qu’on lui demande ; mais il sent très bien que cet effort l’épuisera, le mettra à bout… et il se rend confusément compte que « ça ne vaut pas la peine » ; que sa croissance, son développement, l’acquisition d’une santé normale, sont mille fois préférables à la gloriole d’une place de premier.
Être médecin à contre-cœur, en faisant violence à une vocation d’un tout autre ordre, en surmontant des répugnances dont on sent qu’on ne se débarrassera jamais, « ça ne vaut pas la peine » : car c’est doter la société d’un piètre médecin, et la priver des services peut-être précieux qu’on lui aurait rendus dans une profession différente. Être médecin avec la vocation, et sacrifier ses membres ou sa vie dans de terribles expériences de laboratoire, pour le bien de l’humanité, « ça vaut la peine ! »
Pour qu’un effort pénible et coûteux représente le devoir, il faut que le résultat de cet effort soit non seulement un bien, mais un bien surpassant en valeur celui qu’il coûtera, celui dont on fera le sacrifice. A égalité de bien procuré et sacrifié, l’effort, si pénible soit-il, est toujours dû quand il s’agit d’un bien général mis en regard d’un bien particulier. Donner sa propre fortune est un devoir quand il s’agit de sauver la fortune de sa famille ou de son pays. Donner sa vie en est un quand il s’agit de préserver ses compatriotes de la mort ou de l’esclavage. Il y a des cas où la volonté n’a le choix qu’entre le crime et l’héroïsme.
Mais en revanche, lorsque les circonstances d’une destinée la font s’écouler toute parmi des sentiers fleuris de roses ; lorsque les penchants instinctifs d’un être l’inclinent tout naturellement vers ce qui se trouve coïncider avec son devoir ; lorsque ses goûts, son attrait, l’entraînent précisément dans le sens même où la grâce le sollicite, il semble qu’il n’y ait plus ici place pour aucun effort, ni petit ni grand.