Prenons garde que ceci n’est qu’une apparence. Car s’il en était réellement ainsi, non seulement le bonheur serait incompatible avec la haute vertu ; mais il faudrait encore conclure que les plus belles et les plus riches natures sont les moins méritantes, que ceux qui se dépensent et se dévouent avec le plus de joie et d’enthousiasme ont droit à beaucoup moins de reconnaissance que ceux qui se sacrifient en rechignant… et ainsi de suite. Conclusion qui révolte à la fois le bon sens et la justice. Tout le monde sait, tout le monde reconnaît que donner et se donner de bon cœur double la valeur du don.

Discernons, sous la brutale carapace des faits, le délicat mécanisme du vouloir intime et caché.

Assurément, accomplir un devoir qui ne coûte rien à la nature, qui au contraire lui agrée, ce n’est pas fournir un effort tangible ; ce n’est même pas, semble-t-il, produire un acte libre, puisque c’est laisser tout bonnement sa volonté au service de son attrait. Mais l’être pensant qui accomplit ce devoir sans effort actuel peut exécuter, ce faisant, un effort virtuel. Il peut se libérer de la servitude de l’attrait s’il est animé de l’intention (que nous signalions déjà chapitre VI) de remplir son devoir même si celui-ci se trouvait ou devenait difficile, contrariant, crucifiant… Dépourvue de cette intention, latente ou explicite, la volonté, tout en se portant vers ce qui se trouve coïncider avec son devoir, ne peut mériter le nom de bonne volonté. Animée de cette intention, elle peut atteindre au mérite du martyre, au milieu d’une destinée capitonnée de soie et de velours[3].

[3] Il n’est pas bon, toutefois, il est même dangereux, de se représenter en temps ordinaire, dans le détail, les circonstances rébarbatives d’une épreuve qui ne se propose pas en fait : l’imagination, qui parfois exalte et entraîne la volonté, peut aussi l’effrayer et la mettre en fuite. La grâce actuelle, d’ailleurs, n’est donnée qu’au moment voulu. Il suffit que la volonté, sachant qu’elle peut compter sur cette grâce, soit disposée à n’y pas résister.

L’effort virtuel peut également suppléer à l’effort actuel quand ce dernier est rendu impossible par les circonstances ; comme le baptême de désir peut suppléer au baptême administré sacramentellement. Le pauvre qui est empêché par sa pauvreté de faire l’aumône établit dans son cœur la volonté et le mérite de la charité en pensant : « Si j’avais de quoi donner, je donnerais. » L’infirme, dispensé de partir en temps de guerre, ne laisse pas pour cela d’être un brave lorsqu’il se dit : « Si j’avais la force et la santé, je les mettrais de toute mon âme au service de mon pays. »

Les impossibilités matérielles ou les impuissances physiques ne sont que des accidents, auxquels peut toujours parer, pour sauvegarder notre responsabilité et assurer notre mérite, le désaveu de notre vouloir. Par contre, les conditions favorables dans lesquelles nous nous trouvons, nos bons instincts naturels, nos atavismes heureux, les bonnes habitudes qui nous ont été inculquées par une éducation bienfaisante, ne sont qu’un cadeau du ciel : rien de tout cela n’influe sur la valeur secrète de notre vouloir, tant que nous n’y aurons pas acquiescé par un acte libre.

Les bonnes habitudes acquises ainsi que les bons attraits innés ont besoin, pour nous servir moralement à quelque chose, d’être rechoisis et revoulus librement par notre volonté raisonnable et consciente[4]. Ils constituent alors le plus bel état de perfection auquel puisse atteindre un être humain : perfection de la nature et perfection de la grâce, adoptées avec le même amour par la volonté.

[4] Voir dans l’Hérédo, de Léon Daudet, la donnée et les intéressants développements de ce principe.

D’un homme qui, toute sa vie, exécute machinalement des actes dont son jugement n’a jamais ratifié le choix, on dit, bien à tort, qu’il a des habitudes. Ce n’est pas vrai : ce sont ses habitudes qui l’ont. Cet homme ne possède pas ses habitudes : il est possédé par elles.

Que de gens sont aussi possédés par leur fortune, par leur situation, au lieu de les posséder vraiment, c’est-à-dire d’en faire un libre usage, réfléchi et personnel !