On reconnaîtra cependant, si l’on veut simplement y réfléchir et prendre la peine de le constater, que certains genres de vie, choisis et voulu délibérément par ceux qui les adoptent, abêtissent et abrutissent. Tout ce qui alourdit le corps, tout ce qui épaissit le sang, appesantit, enfume et embrume le cerveau. Tout ce qui anémie le corps, tout ce qui dilue le sang, étiole et vide le cerveau. Nous avons à vivre d’une vie à la fois animale et spirituelle : toutes les fois que nous donnons trop à celle-là, nous affaiblissons celle-ci ; toutes les fois que nous engraissons exagérément la matière, nous diminuons la netteté de notre jugement, la puissance de notre intellect ; et toutes les fois que nous refusons au corps ce qui lui est nécessaire pour servir de substratum à la faculté de penser, nous nous appauvrissons mentalement.

Il est des vocations exceptionnelles, des vocations d’ascète, qui comportent une réduction extrême, sinon contre-nature, du moins hors-nature, des exigences de la vie animale : chez les êtres ainsi appelés à un genre de vie extraordinaire et en quelque sorte supra-terrestre, on voit le sens intellectuel, le sens moral, le sens spirituel se développer avec une intensité et une acuité d’autant plus grandes que le corps est plus négligé, plus privé, plus mal nourri, plus rudement traité. Ces états sont le fait d’une intervention quasi miraculeuse de la grâce. La Providence les crée et les distribue à son gré, et ce serait une grande présomption que de vouloir en faire ordinairement sa règle de conduite. La règle de la sagesse ordinaire est celle-ci : pour entretenir la vie normale de la pensée, il faut entretenir normalement la vie physique par une alimentation à la fois large et sobre, par un exercice mesuré à la force des organes, par un repos en rapport avec la fatigue contractée, par tous les soins d’hygiène propres à rafraîchir, à renouveler, à rajeunir le corps tout entier. L’oubli de ces préoccupations amène tôt ou tard un déraillement des facultés cérébrales. Leur exagération conduit d’autre part à des phobies, à des rétrécissements de vue, à des enlisements dans la matière, qui entraînent un amoindrissement considérable de notre valeur intellectuelle.

Là encore, notre volonté n’est-elle pas responsable de la plupart des déchéances qui se produisent ?

Vous qui vous plaignez de manquer de mémoire, de ne pouvoir suivre un raisonnement, d’être traqué par des idées fixes, poursuivi par des chimères, hanté d’inquiétudes, énervé de soucis puérils, accablé par les plus petites responsabilités ; vous qui vous sentez enfin les victimes d’une mentalité misérable, influant désastreusement sur votre conduite, n’avez-vous pas fait tout le contraire de ce qu’il aurait fallu pour prévenir cet état de choses ou y remédier ? Vos cellules nerveuses demandaient peut-être le lessivage d’un sommeil réparateur : vous les avez encrassées par des veilles, nuits de jeu, ou soirées de labeur à outrance… Vous avez peut-être accueilli, pendant des années, par des lectures, des conversations, des spectacles, tout un peuple d’images frivoles, nocives ou désolantes, qui se sont installées dans votre substance cérébrale ; pour les en déloger, il n’est qu’un moyen : en mettre d’autres à leur place. Le faites-vous ? Lisez-vous d’autres livres, entretenez-vous d’autres conversations, assistez-vous à d’autres spectacles ?… Peut-être encore avez-vous laissé se rouiller, se pétrifier votre système cérébral dans un désœuvrement plus ou moins déguisé ; sciemment ou inconsciemment, vous vous êtes — pardonnez-moi le mot — embêté ; or, analysez un peu, s’il vous plaît, le sens de cette expression : s’embêter, c’est s’enfoncer dans la bêtise… de s’embêter à s’abêtir, il n’y a qu’un cheveu de différence ; et le cheveu, c’est tout simplement le degré de stupidité auquel on descend. Pour sortir de cet état, vous n’avez qu’un parti à prendre ; unique, mais infaillible : vous occuper, coûte que coûte, à un travail utile, n’importe lequel, pourvu qu’il rende service à quelqu’un. La vie occupée, accompagnée du sentiment que ce que l’on fait sert à quelque chose, c’est le salut de tous les désemparés. Y recourez-vous ?

Ne me dites pas, pour vous dispenser d’appliquer votre vouloir au rétablissement de votre santé ou au relèvement de votre mentalité : « Il y a trop longtemps que je vis de telle ou telle manière, ce n’est pas à mon âge qu’on change ses habitudes. » Pourquoi ? Une habitude de dix ans, de vingt ans, de cinquante ans, que l’on a contractée soi-même, est-elle donc plus difficile à vaincre qu’une habitude plusieurs fois séculaire déposée par l’atavisme dans la nature d’un enfant ? Cependant, cet enfant, tout chargé d’hérédités malsaines, vous attendez de lui qu’il s’amende, qu’il se réforme ; et cet effort que vous exigez parfois rigoureusement, impitoyablement, d’un être en qui la raison commence à peine à se faire jour, vous, homme mûr, averti, instruit par l’expérience, vous invoqueriez précisément votre maturité pour vous y soustraire ! C’est à la fois inique et absurde.

Ne me dites pas non plus : « J’ai beau faire, je n’arrive à rien. » On arrive toujours à quelque chose. Pas à tout. Mais à quelque chose. Je ne prétends pas que la volonté ait tout pouvoir sur l’organisme. Mais je prétends et j’affirme, en m’appuyant sur des exemples faciles à relever, — et la main sur la conscience, vous êtes obligé d’avouer et d’affirmer avec moi, — que la volonté ne va presque jamais jusqu’au bout du pouvoir qu’elle a : elle reste en chemin, ou revient sur ses pas… dès lors, elle est la cause, la vraie cause, d’un grand nombre des désordres de cet organisme à elle confié. La volonté ne remplit pas son métier de chef, ou elle le remplit mal. Et lorsque les effectifs qu’elle commande sont faussés, diminués, hors d’usage, les trois quarts du temps, c’est à elle qu’ils doivent cette détérioration et cette ruine.

Ce n’est donc pas, tout au rebours de ce que l’on s’imagine trop complaisamment, la bonne santé qui est source et productrice de bonne volonté : c’est la bonne volonté qui, dans une large mesure, est source et productrice de bonne santé. Et c’est aussi la volonté qui, dans une large mesure également, est cause que l’esprit demeure ou devient plus ou moins ouvert, plus ou moins fermé, par l’épanouissement ou l’atrophie de son organe, à la vie intellectuelle.

Et cette grande responsabilité, qui incombe ainsi au vouloir de chaque être pensant, il ne la détient pas seulement pour lui, mais encore pour les autres êtres qui reçoivent ou recevront de lui l’existence.

La perfection relative dans laquelle nous entretenons ou à laquelle nous faisons parvenir nos organes, nous la transmettons à nos descendants, jusqu’aux plus lointaines générations ; comme nous leur transmettons les tares, les maladies, les débilités contractées par nos agissements ou nos inerties.

La santé et l’intelligence de la race proviennent en grande partie de la volonté des hommes.