Dieu seul est l’auteur perpétuel de la vie, Dieu seul est le créateur incessant des âmes. Mais les organes de vie, mais les corps auxquels s’adaptent les âmes sortant des mains de Dieu, c’est nous, depuis le premier couple, qui les faisons, et qui les faisons de nous, selon ce que nous sommes nous-mêmes. Encore une fois, nous ne créons pas les éléments de ces corps : mais nous disposons, nous modifions, en bien ou en mal, les éléments du nôtre : et c’est en quoi nous faisons ce qu’ils seront les corps qui descendront de nous.
Quelle répercussion immense a donc notre bon ou notre mauvais vouloir ! Quel canon à longue portée est donc en nous cette faculté de choisir, que nous manœuvrons le plus souvent avec une folle insouciance ! Dès notre propre jeunesse, notre propre enfance, nous commençons à façonner, en nous façonnant nous-mêmes, le tempérament futur de nos enfants, de nos arrière-petits-enfants. Qui est-ce qui y prend garde ? Qui est-ce qui se dit : « Par mes sottises, par mes dérèglements, par mes lâchetés, par les mauvaises habitudes que je contracte, je prépare aux êtres qui naîtront de moi une vie sotte, lâche, déréglée, des tics et des manies, des tentations effroyables, des oppositions terribles à la pratique du bien, à la conquête du bonheur ! »
Et qui donc se préoccupe, en fondant une famille, des conséquences du choix de son inclination sur sa descendance ? Une jeune fille pure et sensée, résolue à former selon le plus bel idéal de loyauté et de droiture les fils qui lui seront donnés, épousera un libertin ou un homme à jugement faux : et s’étonnera, une fois mère, de rencontrer d’étranges résistances dans la tâche éducatrice qu’elle s’efforcera de remplir. Un homme intelligent prendra pour compagne une jolie poupée ou une brave petite bécasse : et sera tout surpris et tout vexé un jour de constater la niaiserie et la nullité de ses héritiers.
Chaque nouveau venu ici-bas possède, je le sais bien, pour se tirer d’affaire, sa volonté personnelle qui échappe, grâce à Dieu, à tout atavisme. Mais quelles facilités ne lui prépareraient pas des parents qui, s’étant soumis eux-mêmes de bonne heure et continuant à se conformer sans cesse aux règles d’une vie saine et droite, transmettraient à cet enfant né de leur chair un sang pur, des membres vigoureux, des nerfs à la fois délicats et solides, un tempérament harmonieusement équilibré, prêt à obéir sans grincements aux ordres de l’âme qui sera appelée à le gouverner !
XI
L’amour, et la volonté du moment
Ainsi donc, la volonté est, en nous, ce qui accepte ou néglige de consulter la raison ; ce qui cherche ou fuit la lumière ; ce qui consent à l’effort ou ce qui s’en détourne ; ce qui consolide et perfectionne ou au contraire ce qui affaiblit et détériore les dons physiques et les dons intellectuels ; ce qui enfin assure ou compromet la valeur de la race.
Consulter la raison, chercher la lumière, consentir à l’effort en vue du bien, respecter et cultiver les dons naturels de l’être qu’on a reçu et qu’on est destiné à transmettre, c’est faire son devoir, c’est faire la volonté de Dieu, c’est, pour tout dire d’un mot, faire le bien. Faire le contraire, c’est faire le mal.
Or, faire le bien, c’est aimer le bien. Faire le mal, c’est aimer le mal. La bonne volonté est donc l’amour du bien, et la mauvaise volonté l’amour du mal. Et comme le bien, c’est l’être, et le mal, le manque de bien, le défaut d’être ; comme le bien c’est ce qui est, et le mal, ce qui fait défaut, ce qui manque à l’être, — on peut dire que l’amour du bien seul existe en tant qu’amour, et que l’amour du mal, ce n’est pas l’amour, c’est la haine : haine du bien, haine du devoir, haine de Dieu.
La volonté, tout compte fait, vient donc du cœur. Vouloir, c’est, finalement, aimer ou haïr. Si le cœur est bon, la volonté est bonne et la conduite aussi. Si le cœur est mauvais, la volonté est mauvaise et la conduite aussi. Et tout changement dans la conduite implique un changement dans la volonté et dans le cœur, et réciproquement.
Quand on nomme le cœur comme siège de l’amour et de la volonté, on ne s’exprime pas du tout, hâtons-nous de le dire, du point de vue physiologique, mais du point de vue métaphorique. L’expression : « avoir du cœur », a un sens, chacun le sait, exclusivement moral. Physiologiquement, le cœur n’est l’organe ni de la volonté ni de l’amour. On peut être affligé d’une maladie de cœur et posséder les sentiments les plus nobles, les plus délicats, la tendresse la plus exquise, la volonté la plus droite et la plus excellente. En revanche, une détestable sécheresse d’âme, une volonté égoïste, rétive et rebelle au bien, peut s’allier avec le plus parfait fonctionnement du cœur physique.