Mais la volonté libre peut se constituer volonté mauvaise. Échappant à toute captation dès qu’elle cesse d’être le moins du monde instinctive, elle peut faire litière de tous les principes et de tous les enseignements reçus, fouler aux pieds le trésor des dons acquis et des bienfaisantes accoutumances, tourner le dos à la lumière, s’orienter exprès à l’encontre du bien et du devoir, et s’enfoncer délibérément dans l’erreur et le mal.
Et de cela rien ni personne ne pourront l’empêcher.
Nous avons dit qu’on n’éduque pas, qu’on n’élève pas le mal… N’y a-t-il donc rien, absolument rien à faire à l’égard de la mauvaise volonté ?
C’est ce que nous allons examiner pour finir.
XV
L’éducateur en face de la mauvaise volonté
Ce n’est pas seulement pendant la dernière phase de son œuvre que l’éducateur pourra se trouver désarmé par le mauvais vouloir de son élève : bien des fois, au cours de cette œuvre de patience, d’intelligence et de dévouement, pendant laquelle le bon vouloir du disciple doit collaborer avec le bon vouloir du maître pour que des fruits s’aperçoivent, l’enfant, de son plein gré, résistera, se dérobera, se refusera, en sachant ce qu’il fait et en voulant le faire. Éclairé, raisonné, chapitré, bien convaincu intérieurement qu’il a tort, il ne cédera pas : il continuera à suivre la mauvaise route, et à manquer aux devoirs, petits ou grands, qui sont les siens.
Que doit faire ici l’éducateur ?
Tout d’abord, délimiter soigneusement les proportions réelles de ce mauvais vouloir. Peut-être n’occupe-t-il pas toute la conscience. Peut-être une partie seulement de cette volonté, essentiellement divisable, nous l’avons vu, s’est-elle mise au service du mal, le reste demeurant au service de quelque bien, visible ou secret. Il faut quelquefois aussi fouiller dans une âme pour y découvrir la bonne volonté cachée ! Sur cette part restante de bonne volonté, l’éducateur conservera son action : il l’éclairera mieux, la fera ainsi se porter plus avant, agir plus vite, monter plus haut, et peut-être rallier finalement à elle tous les fragments qui s’en étaient détachés.
Secondement, l’éducateur, lorsqu’il se trouve en face d’un mauvais vouloir, total ou partiel, bien caractérisé et nettement défini, a quelque chose à faire d’extrêmement important, que nous avons déjà indiqué, mais sur quoi il faut revenir et insister : c’est de réprimer vigoureusement les effets de ce mauvais vouloir. C’est-à-dire en arrêter les conséquences, en protéger les victimes, et châtier le coupable.
Il est inique et scandaleux de laisser un acte mauvais produire des conséquences heureuses ou agréables pour celui qui l’a commis : lorsque par sa désobéissance, son larcin ou son mensonge, un enfant s’est procuré la matière ou l’occasion de quelque plaisir, on doit annihiler, ruiner immédiatement son fâcheux triomphe, et lui arracher sans pitié le bénéfice de sa faute.