Lorsque la mauvaise conduite d’un enfant est cause que d’autres enfants, ou d’autres membres de sa famille, de son entourage, souffrent et pâtissent, subissant le contre-coup de ses révoltes, de ses manquements ou de ses méchancetés, l’autorité doit intervenir pour empêcher dans toute la mesure du possible l’accomplissement de cette injustice. Il est odieux de voir, — comme cela se pratique trop souvent dans les familles, grâce à l’aveuglement volontaire de certains parents idolâtres, flattés par quelque cajolerie ou quelque ressemblance en laquelle ils se complaisent, — les bons, les doux, les serviables, les modestes, sacrifiés aux égoïstes, aux exigeants, aux vaniteux, aux dépensiers, aux imposteurs. Il y a des sœurs qui paient éternellement pour leurs frères, des aînés qui sont toute leur vie les victimes de leurs cadets, de quelque benjamin gâté, corrompu par une adulation et une lâcheté criminelles. Ce sont là de criants abus contre lesquels il faut s’élever avec la plus grande énergie.
Les conséquences illégitimes de la faute arrêtées, les victimes protégées, il reste à châtier le coupable d’une façon mesurée, proportionnelle à sa culpabilité.
Laisser tranquillement s’exercer la mauvaise volonté sans la contenir et sans la punir, c’est contribuer au règne de l’injustice sur la terre, c’est faire servir les bons au plaisir et à l’avantage des méchants, et c’est enfin abandonner ceux-ci à leur perdition.
Non seulement la répression du mal est nécessaire à la protection du bien, mais cette répression ne laissera pas d’exercer, sur le méchant lui-même, une sorte d’ascendant mystérieux. Sans doute, tant que la volonté ne se retournera pas, tant qu’elle ne choisira pas, dans l’intime d’elle-même, de faire face au devoir, parce qu’il est le devoir, tout ce qu’on pourra obtenir d’elle par menace, promesse, force vive ou châtiment, ne changera pas sa malice en bonté : il y a cependant dans le bien, pratiqué même de mauvais gré, même avec une arrière-pensée perverse, il y a dans le bien une telle force divine, une telle puissance de pénétration, d’illumination et de conquête intérieure, qu’on a vu des misérables, des êtres dépravés et corrompus, des renégats, brusquement convertis par un acte de charité ou d’héroïsme qu’ils avaient été conduits à accomplir malgré eux. On ne perd donc pas son temps à l’égard du méchant lui-même quand on l’empêche de faire ce qu’il voudrait, qu’on le prive du bénéfice de ses fautes, et qu’on le force à faire ce qu’il ne voudrait pas.
Enfin, devant les manifestations persistantes de la mauvaise volonté, l’éducateur a une troisième chose à faire, qui est de prier. Il devrait même toujours commencer par là, sans attendre que s’incruste et s’étende un mauvais vouloir passager où partiel.
La prière est la première comme la dernière arme. Je dirai même que sans elle tous les efforts personnels, aussi bien que toutes les mesures adoptées à l’égard d’autrui, resteront vains.
Qu’on me permette ici un souvenir… J’ai fait pendant vingt ans de ma vie le catéchisme tous les jeudis matins. Je l’ai fait à des enfants du Nord et à des enfants du Midi, à des petits et à des grands, à des garçons et à des filles. J’ai la pratique de ce jeune monde. Je connais la façon de les manœuvrer. En général, je les tenais tous en main. Ils étaient sages. Ils m’aimaient. Ils s’intéressaient à ce que je leur racontais. J’en ai eu qui m’ont édifiée, attendrie, émue par leurs sentiments et leur conduite. J’en ai eu d’étourdis et de légers, dont l’esprit s’envolait comme papillon ou moineau. J’en ai eu enfin qui étaient de bons diables, et d’autres de francs polissons. Un de ces derniers, le pire dont le souvenir me soit resté, s’appelait Larcher. Non seulement il n’apprenait jamais une ligne de sa leçon, non seulement il n’écoutait pas un mot de l’enseignement donné, mais ce n’était, pendant toute l’heure de classe, que plaisanteries, niches aux voisins, réponses goguenardes, et dissipation ininterrompue. Il avait inventé, chaque fois que je m’adressais à lui en prononçant son nom, de me répondre invariablement par ces trois mots, répétés sur le même ton traînard et blagueur : « Pas Larcher, Jacob. » Et les autres de rire ! Cette scie avait le plus grand succès.
Ce galopin, vrai type du voyou de Paris en herbe, mine à la fois chétive et hardie, gouailleuse et sournoise, non seulement ne gagnait rien à venir au catéchisme, mais en faisait perdre le bénéfice à tous ses camarades. Les dames catéchistes disposent de peu de moyens pour récompenser ou sévir : quelques images, distribuées dans les limites du règlement, pour ne point créer de concurrence ni soulever de jalousies, le renvoi momentané ou définitif (et souvent le premier tourne au second sans qu’on l’ait voulu, par la mauvaise volonté des parents), c’est à peu près tout. Je ne voulais pas renvoyer Larcher. Observations, reproches, sévérités, exhortations affectueuses, rien n’aboutissait. Que faire ?
Je me mis à prier pour lui de toutes mes forces, dans l’intervalle d’un jeudi à l’autre.
La semaine écoulée, j’arrive, à l’heure de la leçon, devant la porte de la salle où se tenaient les séances. Mon Larcher rôdait alentour, la figure métamorphosée… Il m’aborde, contrit et docile… il entre, se place, ne bronche plus… A partir de ce jour, ce fut un agneau. Et comme il était fort intelligent, il apprit tout ce que je voulus.