Je crois volontiers qu’ils le feraient s’ils en avaient le moyen pratique. Mais la transfusion directe d’une faculté d’ordre moral est chose radicalement impossible. On ne transfuse à personne sa propre raison, ni sa propre vertu, encore moins sa propre volonté. L’enseignement n’est pas une transfusion : c’est une initiation, un éclairage de l’esprit facilitant la compréhension des choses ; encore faut-il que cette clarté soit reçue, que ces explications soient admises par l’intelligence à qui elles s’adressent. L’exemple n’est pas une transfusion : c’est une amorce, une contagion, un entraînement ; à force de voir quelqu’un agir avec bonté, avec courage, avec désintéressement, on pourra prendre le goût de cette façon d’agir, éprouver le désir de limiter et y porter sa volonté. Mais nul ne suit, en définitive, un exemple quelconque, bon ou mauvais, que s’il veut le suivre, à moins qu’il ne se trouve emporté par une impulsion en quelque sorte animale et irrésistible, où la volonté réfléchie n’est plus en jeu, comme dans le cas de certaines frénésies populaires. De toutes façons, dès qu’il est question de communiquer précisément la volonté qui fait agir ou qui s’oppose à l’acte, toute espèce de transmission directe est illusoire et impossible, Notre volonté est personnelle ou n’est pas. Dieu lui-même ne peut pas vouloir pour nous, ni nous faire vouloir ce que nous ne voulons pas.
Comment donc vont s’y prendre les généreux moralistes qui se consacrent à cette tâche de cultiver la volonté des faibles, et de subvenir au dénûment des prétendus déshérités de la volonté ? Quelle méthode vont-ils employer ? De quels facteurs vont-ils se servir ? D’où vont-ils partir pour commencer leur traitement ?
Ils disent : Nous partons de peu, et même de rien. Notre méthode, c’est l’exercice. Notre grand facteur, c’est le temps. Par la répétition des actes d’une volonté faible, ou même d’une volonté nulle, nous arrivons à produire une volonté forte. Il y faut de la patience, de la persévérance ; mais le triomphe est au bout. L’expérience l’a prouvé.
Or, tout ce que l’expérience a prouvé, c’est que des actes répétés de bonté ont rendu peu à peu un être meilleur ; des actes répétés de courage ont rendu peu à peu un poltron moins poltron et même brave ; des actes répétés de sobriété ou de douceur ont rendu peu à peu un violent, un intempérant, doux et sobre, etc…, etc… Mais comment ces acquisitions de vertus ou d’accroissement de vertus se sont-elles produites ? Grâce justement à la volonté de celui qui s’est astreint à la répétition de ces actes : c’est parce qu’il a voulu exercer sa bonté, sa bravoure, sa sobriété ou sa douceur, qu’il les a exercées et ainsi fortifiées. Mais, sans volonté, il n’aurait rien exercé du tout.
La volonté elle-même s’exerce-t-elle et s’accroît-elle par de tels exercices ? Point. On n’a, après la répétition de ces exercices, ni plus ni moins de volonté qu’on n’en avait auparavant : car si on n’en avait pas eu d’avance ce qu’il en fallait pour les faire, on ne les aurait pas faits.
Si je n’ai en moi aucune volonté, à l’aide de quoi déclancherai-je le premier effort destiné à m’en procurer un peu ? En supposant que je possède déjà ce peu, et que ce qu’on appelle le manque de volonté ne soit jamais que sa réduction à un germe minuscule, à un soupçon initial de volonté, par quel miracle ce peu se transformera-t-il en beaucoup ?
Avec mon soupçon de volonté, je voudrai faiblement quelque chose ; je ferai donc, si je le veux, de faibles progrès en patience, en sobriété, etc… Mais comment ferai-je des progrès en volonté ? Pour voir s’augmenter un peu ma faculté de vouloir, il faut que je veuille un peu plus que je ne voulais tout à l’heure ; mais pour vouloir un peu plus, il faut que j’aie un peu plus de volonté : où prendrai-je cet un peu plus ? en ce que j’ai déjà ? Mais par quel phénomène ce que j’ai me fournira-t-il ce surcroît ? Et comment avec mon peu de volonté produirai-je un acte qui en exige davantage ? Par quelle invraisemblable et impossible multiplication d’elle-même ma volonté s’amplifiera-t-elle ? A l’aide de quoi m’emparerai-je d’elle pour lui faire faire plus qu’elle n’est capable de faire ? pour lui faire donner plus qu’elle n’est en mesure de donner ?
Ceux qui s’intitulent professeurs d’énergie disent : Veuillez vouloir. Mais pour vouloir vouloir, il faut avoir de quoi vouloir. Et si on n’a pas de quoi vouloir, comment voudra-t-on vouloir ?
Moralistes et professeurs d’énergie auront beau varier formules et recettes, appeler le temps à leur aide… ils en reviendront toujours à ce cercle vicieux : pour développer sa volonté, il faut en posséder déjà tout juste autant qu’on souhaite en acquérir.
Dire à quelqu’un qu’il peut, s’il le veut, en s’y exerçant, augmenter sa dose de volonté, c’est lui proposer de se grandir en se prenant lui-même dans ses bras et en se juchant sur ses propres épaules.