Sur quoi se base-t-on pour déclarer que tel individu est prodigieusement riche en volonté, tandis que tel autre n’en possède que fort peu, et tel autre encore point du tout ?

Sur ce fait que le premier poursuit avec ténacité tout ce qu’il entreprend, vient à bout d’œuvres difficiles, exigeant des efforts et de la persévérance ; tandis que le second se décourage et reste à mi-chemin du but, et que le troisième ne prend même pas la peine de se mettre en route.

Conclure de là à des répartitions inégales de la volonté dans les natures, c’est négliger d’observer beaucoup de choses ; et, tout d’abord, d’examiner si les capacités physiques de ces trois individus sont les mêmes ; car enfin, proposez à un homme parfaitement agile et bien découplé de grimper dans un arbre, il y grimpera dès qu’il le voudra ; soumettez la même proposition à un manchot ou à un cul-de-jatte : ceux-ci ne demanderaient certes pas mieux que d’en faire autant, mais avec la meilleure volonté du monde ils en seront fort empêchés.

Il s’agit donc, avant tout, d’examiner si ce qu’on attribue à un manque ou à une insuffisance de volonté ne provient pas d’un manque ou d’une insuffisance de moyens d’exécution.

Ce n’est pas toujours aussi facile à constater que dans le cas du cul-de-jatte ou du manchot. Il y a de sourdes résistances de l’être physique, il y a aussi des complications matérielles extérieures dans lesquelles un homme peut se trouver pris, et qui, sans apparaître clairement aux yeux de l’observateur, rendent impossible la réalisation d’une entreprise vers laquelle se tend cependant toute la volonté du sujet.

Le vieil adage, entraîneur et magnifique : Vouloir, c’est pouvoir, n’exprime nullement une vérité de fait, mais une excitation à la recherche et à l’utilisation de toutes les possibilités dont on dispose. Il est certain qu’on ne fait pas toujours tout ce qu’on peut. Mais il est certain aussi qu’on ne peut pas tout ce qu’on veut.

Un captif, dévoré du désir de recouvrer sa liberté, brisera ses liens, limera ses barreaux, si sa force musculaire le lui permet, si quelque outil providentiel se trouve tomber entre ses mains… Mais, chétif et démuni de tout instrument de délivrance, il aura beau être animé du plus violent désir de s’évader, il n’en pourra venir à bout.

Chacun peut, s’il le veut, et s’il les découvre, utiliser tout ce qu’il a de possibilités. Il ne peut rien au-delà.

La théologie avance hardiment que Dieu, qui peut tout, ne peut que ce qui est possible. Assurément, c’est déjà un champ infini : Dieu ne peut que ce qui est possible, mais il peut tout ce qui est possible. Les hommes sont loin, aussi loin que le fini l’est de l’infini, de pouvoir tout ce qui est possible : ils peuvent seulement tout ce qui leur est possible. Et ce qui est possible à l’un n’est pas toujours possible à l’autre.

On peut donc avoir autant de volonté que le voisin et ne pas réussir là où le voisin réussit, faute des mêmes moyens personnels ou extérieurs d’exécution. Ce n’est pas un manque de vouloir qui empêche, dans ce cas, d’agir : c’est un manque de pouvoir.