— Je vous avoue, ma chère Carmen, lui répondis-je, que j’ai pris pour des oisifs ces hommes si soignés et si méticuleusement vêtus. Je me repens d’un jugement téméraire, mais il faut confesser que c’est plutôt dans un cercle que dans une ferme que l’on peut se les représenter.
— Oh ! ils vont aller au Cercle tout à l’heure, n’en doutez pas ! Le cercle est une des maladies de notre cher Buenos-Aires ; aucun homme d’aucune classe de la société n’y échappe, et Carlos me quittera à la porte de notre maison pour aller faire un tour à son indispensable club ! Heureusement, ils sont rares ceux qui s’enlisent dans cette vie de jeu et de potins ; nos Argentins ont trop d’ardeur à dépenser, trop de besoins à satisfaire pour ne pas travailler et pour ne pas tâcher d’acquérir une fortune s’ils sont pauvres ou d’augmenter la leur s’ils en ont une. Et puis, on se marie sans dot ici, pour l’amour de deux beaux yeux, pour fonder un foyer — et cela coûte cher une demi-douzaine d’enfants ! Il faut donc laisser de côté les parties de baccara ou de poker, les bavardages vides et les veilles fatigantes, pour s’occuper d’affaires sérieuses.
— Mais quand votre mari trouve-t-il le temps de s’occuper de son estancia ? demandai-je à mon amie.
— Mais toutes les fois qu’il a des vacances à la Chambre. C’est qu’il suit la règle de notre pays où un homme est à la fois, estanciero et député, sénateur et auteur dramatique, financier et poète, et de plus : époux, père et homme du monde ! Pour ma part, ajouta-t-elle, je le déplore, il me semble que le pays gagnerait si tant de facultés et d’énergies ne se dispersaient pas ainsi, mais au contraire, se spécialisaient… et… L’ouverture du deuxième acte interrompit notre causerie et j’attendis l’entr’acte suivant pour continuer à interroger ma patiente amie.
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, Carmen, lui dis-je, mais j’ai une telle hâte de connaître ce nouveau monde dans lequel je vais vivre, que je mets encore votre amitié à contribution. Dans cette belle salle, dont le rouge discret et l’or éteint mettent si bien en valeur la beauté des spectatrices, je ne vois pas une femme qui ait passé la cinquantaine. Où sont les mères ou les tantes qui accompagnent ces jeunes personnes ? Vont-elles venir à la fin du spectacle ?
— Non, ma chère, les mères ou les tantes sont ici, au fond des loges, dissimulant leurs cheveux gris et leurs rides, et laissant la place à la jeunesse et à la beauté. D’ailleurs, il y en a fort peu qui viennent au théâtre, une seule se dévoue pour conduire toute une troupe de jeunes filles ou de jeunes femmes, les autres restent au logis où elles gardent leurs petits-enfants ou leurs petits-neveux en se réjouissant du plaisir que prennent leurs filles ou leurs nièces. Je vous l’ai déjà dit, ici, la vie des femmes peut se résumer en deux mots : amour et maternité.
— Regardez, madame, la jolie jeune fille, s’écria tout à coup Marthe dont le mari avait suivi Carlos qui désirait le présenter à quelques amis, qui est-elle ?
— C’est Gloria Villalba, sa beauté est encore inférieure à son intelligence ; elle fait, en français, des vers charmants. Nous en sommes orgueilleux, et je serai heureuse de vous la faire connaître bien vite.
— Et cette dame en noir ? interrogeai-je à mon tour, est-ce une connaissance à vous, Carmen ?
— Délia Marino de Ortiz ! je crois bien ! nous sommes même un peu parentes. Elle adore la France et les Français, et sa maison est le rendez-vous de tout ce que Buenos-Aires compte d’intéressant et de distingué, vous y rencontrerez un accueil affectueux. Elle m’a déjà demandé de vous amener chez elle jeudi pour prendre le thé et assister à un des concerts qu’elle seule sait organiser. Délia possède une merveilleuse collection d’autographes, parle quatre ou cinq langues, et trouve moyen d’être spirituelle et drôle sans méchanceté dans chacune d’elles, ses enfants sont bons et beaux, et il est difficile de la connaître sans l’aimer. Dans la loge à côté de la sienne, la ravissante jeune femme qui se penche pour parler à son mari, ce monsieur blond, vous voyez ? c’est aussi une amie à moi, Lucia Iturri de Hansburg ; celle-là est une vraie Parisienne, fine et délicate, qui porte avec une grâce aisée les derniers modèles de vos couturiers, et donne des réceptions exquises. Son mari est gouverneur de la province, il est tout jeune, et c’est un homme de grande valeur, vous verrez !