— Chère madame, me dit-elle, permettez-moi de vous présenter mon ami Monsieur Pío Valdez qui désire beaucoup vous connaître, il aime votre Paris où il est allé plusieurs fois, et meurt d’envie d’en parler un peu avec vous. Elle s’en alla, et M. Valdez s’assit à mes côtés.

Déjà l’on m’avait avertie qu’il est de mauvais ton à Buenos-Aires de causer plus de cinq minutes dans un salon avec un « caballero », lorsque ce n’est ni un parent ni un fiancé, et je me préparais après l’échange de quelques phrases, à me lever et à aller rejoindre ma cousine et mon amie dans la pièce voisine, désireuse de ne choquer en rien des coutumes qui ne laissaient pas néanmoins de m’étonner. On eût dit que mon voisin devinait ma pensée, il me dit en souriant :

— Dans la maison de ma vieille amie Délia, madame, un homme et une femme peuvent causer sans que personne y prenne garde, ou interprète mal un entretien un peu prolongé. Notre hôtesse a su faire accepter à son entourage des habitudes européennes qui contribuent à donner chez elle à notre société l’animation qui lui manque souvent, et on commence heureusement à l’imiter. Elle a beaucoup fait pour l’avancement intellectuel et social de notre pays, et tout ce qui pense et lit et aime les arts à Buenos-Aires lui en est profondément reconnaissant.

Ces mots me rassurèrent, et je me laissai aller au plaisir de la causerie ; ma curiosité était insatiable, la complaisance de mon interlocuteur était sans bornes. Il me parla de la France avec émotion. Il me décrivit la vie du « campo », sa ferme agrandie et embellie chaque année, les terres fertiles, les plaines sans fin. Je connus par lui d’utiles détails sur la société dont il fait partie. Il me fit remarquer combien les jeunes filles étaient libres et parées dans cette société rigoriste, et comme je lui demandais pourquoi, à l’encontre de toutes nos coutumes européennes, le papillon devenait chrysalide, il me répondit :

— Les femmes, vous l’avez déjà remarqué, Madame, sont, après leur mariage, absorbées par les soins et les devoirs de la maternité, c’est donc avant qu’elles prennent leur part de distractions et de plaisirs mondains. La vie d’une jeune fille ici est heureuse et insouciante, elle jouit de sa beauté qu’elle pare de tout le luxe possible, ses parents lui donnent toutes les joies de son âge, sans compter ; aussi, aucune d’entre elles n’est pressée de se marier. Elles choisissent à loisir l’homme près duquel elles passeront leur vie et elles attendent avec patience que leur fiancé ait une situation qui lui permette de continuer à vivre comme elles le faisaient sous le toit paternel ; cette attente dure parfois des années, et il n’y a pour ainsi dire pas d’exemple que des fiançailles aient été rompues…

Pío Valdez lut une question un peu indiscrète dans mes yeux.

— Non, me dit-il en souriant, je n’ai jamais été fiancé. Je ne me sens pas la vocation du mariage, et mes affaires m’occupent assez pour m’empêcher de me sentir trop seul. Et puis, ici, on se marie jeune, je suis trop vieux !

Vieux ? Non ; Pío Valdez n’est pas vieux. Il doit avoir trente-cinq ou trente-six ans ; comme il arrive à presque tous les Argentins, ses cheveux commencent prématurément à s’argenter ; il a une jolie voix grave, tendre, des yeux bruns… Je me sentais en sympathie complète avec lui, et lorsqu’il me dit que, dans peu de jours, il regagnait ses terres, je sentis un petit regret de ce départ si prompt.

Les moments avaient passé vite, et l’heure de rentrer était arrivée, nous dîmes au revoir à Délia Ortiz, aux quelques intimes qui restaient encore à la famille, et je quittai avec regret cette maison où l’amitié et l’intelligence règnent sans rivalité.

Il me fut impossible, ce soir-là, de communiquer à Marthe mes impressions ; je la laissai se répandre en éloges et en critiques sans trouver la force de lui répondre.