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Nous avons eu une dépêche déjà de notre voyageur, et nous attendons une lettre.

— Oui, Marthe, elle sera longue, la lettre, et je sais d’avance qu’il y en aura une bonne moitié que tu liras seule dans ta chambre…

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Les jours ont passé, et enfin, ces nouvelles tant désirées sont arrivées. Elles sont aussi bonnes que possible, débordantes d’enthousiasme et Georges y joint tant de tendresses pour sa femme, qu’elle n’a plus qu’une idée : partir à son tour pour rejoindre le bien-aimé… Les jours ont fait des semaines, et chacune de nos journées apporte une satisfaction à notre curiosité, et une distraction à nos soucis.


Nous avons été prendre le thé chez Madame Ortiz, Delia Marino de Ortiz, dans sa maison de l’avenue Alvear, une voie nouvelle, somptueuse et riante, et dès l’entrée le charme de cet intérieur, où trois générations sont réunies, et où la malice et l’hypocrisie sont inconnues, nous a conquises. Carmen était déjà arrivée, et les présentations faites à la famille, Madame Ortiz nous a abandonnées en s’excusant, pour aller trouver ses artistes qu’elle adore, et le concert a commencé. Je ne me souviens pas d’avoir vu réunis tant de noms célèbres sur un programme, ni un auditoire plus sensible et plus intelligent. Tout est compris aussitôt que dit, et applaudi avec enthousiasme. Il n’y a presque que des dames aux réunions de ce genre. Les maris sont à leurs affaires, et quelques-uns, bien peu nombreux, viennent chercher leur femme à la fin de la journée.

Le corps diplomatique était au complet pourtant ; malgré moi j’essayais de mettre sur chaque visage de ministre ou de consul le masque caractéristique de son pays. Je me trompais presque toujours, tant il est vrai que dans les classes policées et raffinées les signes de race s’effacent à peu près, et la manière d’être de chacun devient celle de tous.

Nous retrouvâmes dans les toilettes et l’arrangement des femmes qui nous entouraient cette élégance qui est leur apanage, mais elles avaient, sous ce toit hospitalier, une charmante liberté d’allures, et une grâce aimable que nous ne leur connaissions pas encore.

Marthe était allée avec Carmen prendre une tasse de thé, lorsque Madame Ortiz s’approcha de moi :