M. Roy sourit et se leva, nous prîmes congé, reconnaissants de son accueil et de ses conseils, et il nous promit de nous faire visiter un asile de vieillards qu’il soutient presque seul, et les autres établissements français de bienfaisance auxquels il prête son concours sans défaillance.
— Si tous nos compatriotes étaient comme celui-là !… nous dit Georges en sortant.
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Nos affaires mises en ordre, il ne nous restait qu’à attendre le moment de dire « au revoir » au voyageur. Ces dernières heures à passer ensemble sont les plus tristes. On s’est tout dit, on le croit, du moins, on se regarde comme si l’on ne devait plus se revoir, en renfonçant ses larmes, on se balbutie d’inutiles recommandations, déjà faites dix fois et qui seront sûrement oubliées bien vite, et au fond de soi-même, on sent germer ce souhait : Ah ! je voudrais qu’il soit déjà dans le train ! tant l’approche de la douleur est pire que la douleur même… Moi qui connais tout cela, et qui me suis séparée plusieurs fois de la moitié de mon cœur, j’ai évité le plus possible à Marthe et à Georges les affreuses heures de tête-à-tête qui précèdent le départ. Je les ai conduits au Bois de Palermo, la promenade élégante dont l’animation a distrait un peu leur chagrin.
Le ciel était d’un bleu léger, presque blanc, les arbres, de cent essences différentes, se doraient au soleil clair d’un hiver pareil à un printemps, et dans cette lumière unique de l’Argentine, passaient et repassaient, en voiture ou en automobile, des femmes et les jeunes filles aussi belles dans l’éclat du jour qu’elles l’étaient l’autre soir dans la lumière rosée du Théâtre Colón.
Nous nous mêlâmes aux piétons qui suivaient sous les palmiers l’allée principale du parc. C’étaient pour la plupart des jeunes gens et des jeunes filles, fiancés déjà, ou sur le point de l’être. Tous se connaissent dans cette jeune société, restreinte encore à un petit nombre de familles, et les plaisanteries amicales, les interpellations affectueuses se croisaient d’un groupe à l’autre, dans les éclats d’une gaîté familière et fougueuse. Il me fallut peu de temps pour me rendre compte que personne ne semblait porter son nom parmi ces jeunes gens ; tous sont affublés de surnoms, parfois gracieux et souvent saugrenus : le Gros, la Blonde, Coca, Nona, Copeta, le Néné… Malgré les joues ombrées des garçons, et les formes pleines des jeunes filles, il nous semblait être entrés dans une ronde d’enfants…
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Quand nous remontâmes en voiture, le cocher allumait les lanternes, et lorsque nous rentrâmes dans la ville, la nuit était déjà venue. Je bénissais ce bref crépuscule. C’est un moment douloureux pendant lequel s’aggravent toutes les souffrances, on subit l’agitation de la journée et l’on se sent loin encore de l’apaisement de la nuit. Je craignais pour les cœurs chagrins de Georges et de Marthe, des adieux échangés pendant la mort du jour.
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La pauvre Marthe à été raisonnable, et son mari n’a pas vu ses larmes au moment où s’ébranlait le train. Elle a tenu à l’installer elle-même dans le wagon-lit confortable qu’il avait retenu, et après une grande étreinte elle a quitté la gare sans trop d’émotion apparente. Mais dans la voiture, la faible héroïne s’est effondrée sur mon épaule, et m’a bouleversée d’une peine qui trouvait dans mon cœur tant d’échos lointains…