Nous avons préparé l’équipement du voyageur, il a fallu courir les magasins qui sont si peu différents de ceux de Paris que je croyais reconnaître les vendeurs et les vendeuses ! Presque tout le commerce de luxe est groupé dans une rue où ne passe pas le démocratique tramway et où les voitures même ne circulent que jusqu’à cinq heures du soir : la rue Florida.

Les banques, nous ont étonnés davantage. Elles sont toutes situées dans les rues étroites du centre de la ville, c’est-à-dire dans le vieux quartier des affaires ; ce sont des monuments formidables qui rivalisent d’importance et d’animation. Un brouhaha incessant les remplit, fait de voix diverses parlant des langues différentes, on sent que là bat le pouls de la nation argentine ; c’est ce mouvement continuel d’argent et cette formidable activité qui donnent le vertige aux nouveaux arrivés, et nous n’y échappâmes pas ; malgré nous, l’attrait de la spéculation nous saisissait en entendant les conversations des allants et venants, et au mépris de toute prudence, nous allions nous retirer avec nos fonds pour chercher un placement pareil à ceux dont nous entendions vanter les incroyables avantages, lorsqu’un éclair de prudence me retint, et je dis à Georges :

— Écoute, nous sommes fous en ce moment, si fous que j’oubliais la lettre de recommandation que j’ai pour le Président de la Banque de France, M. Roy ; au lieu de nous laisser aller à la griserie de l’or, et d’écouter les récits que multiplie l’exagération latine, demandons à voir M. Roy, et prions-le de nous donner un conseil.

Nous allâmes donc à la Banque de France, aussi imposante, aussi formidable que les autres, elle regorgeait de monde, et il nous fallut attendre assez longtemps avant de nous trouver en présence de celui que nous désirions voir. Nous lui exposâmes l’objet de notre visite, lorsqu’il eut pris connaissance de la lettre dans laquelle un de ses plus anciens amis nous présentait à lui. Son aspect un peu sévère s’était adouci dès les premières phrases, et c’est un homme du monde, courtois et empressé qui se mit à notre disposition.

— Vous m’embarrassez beaucoup en me demandant un conseil, me dit-il, car le seul que je puisse vous donner en ce moment, c’est de déposer tranquillement vos fonds à la Banque, et d’attendre avec patience qu’une affaire se présente avec de réels avantages, alors, puisque vous voulez bien croire à mon expérience, je vous la signalerai, et j’espère que vous en aurez toute satisfaction.

Je le remerciai, et lui citai timidement quelques-unes des spéculations qui nous avaient enthousiasmés. Il sourit :

— Tout cela serait magnifique, certes, si seulement c’était vrai. Mais on amplifie singulièrement les bénéfices dans le monde des affaires, et ici, où l’on garde le souvenir de merveilleux coups de fortune, plus encore qu’ailleurs. Le temps des millions gagnés en six mois est passé ; il faut plus de patience désormais, et beaucoup s’en retournent plus pauvres qu’ils ne sont arrivés à cause de leur hâte et de leur imprudence. On se jette tête baissée dans de folles spéculations, soutenues à peine par des banques improvisées, une fois sur mille, cela réussit, mais c’est seulement de cette fois-là que l’on se souvient ! Ce pays admirable de richesse et d’énergie est quelquefois épuisé par son effort même, et les ruines y sont aussi rapides que les fortunes ont mis peu de temps à se faire. Ainsi, croyez-moi, attendez, travaillez, et comptez sur ma sympathie. Je vais vous donner un petit mot pour le Directeur de la Banque qui vous facilitera les opérations, d’ailleurs, j’espère vous revoir bientôt et vous donner de bonnes nouvelles ; en attendant, cher Monsieur, dit-il en s’adressant à Georges, mon âge me permet de vous donner un conseil ; gardez-vous de ceux qui essaieront de vous lancer dans des affaires hasardeuses, et surtout du jeu, quel qu’il soit !

— Du jeu ?

— Oui, ici on joue, on joue à la Bourse, à la Bourse des céréales, à la loterie, aux courses, dans les cercles, sur les terrains, on joue partout ! Certes, les sociétés de bienfaisance y trouvent un fonds considérable, mais ce n’en est pas moins une plaie sociale, elle vous guette de toutes parts et la charité qu’elle sert, ne l’excuse pas. Songez que le Jockey-Club de Buenos-Aires est assez riche pour acheter au cœur de la ville l’emplacement d’un grand village, et que les courses attirent des milliers d’hommes, même les jours ouvrables ! Et combien de familles s’imposent de réelles privations pour acheter un billet de loterie !

— J’en ai déjà acheté un, murmura Georges un peu honteux.