Pío Valdez m’entretint à son tour de l’art dramatique, et me conta le sujet d’une comédie que venait d’achever un de ses amis : Laferrère. Je n’aurais jamais cru qu’un membre de cette jeune et impétueuse société eût à ce point le don aigu de l’observation et la science de la mise en valeur des types de son pays.

— Et il a fait d’autres pièces au moins aussi intéressantes, me dit Carmen, pièces qu’on joue de temps en temps et que nous irons voir ensemble : cet homme connaît le peuple aussi bien qu’il connaît ses pairs. C’est un esprit fin et mordant… Voulez-vous le connaître ?

— Certes, répondis-je, je ne demande qu’à le recevoir. Amenez-le donc, Carmen, il sera le bienvenu.

— Nous allons faire mieux, s’écria Carlos, dînez à la maison après-demain, je l’inviterai.

— Il ne sera peut-être pas libre !

— Vous ne connaissez pas encore nos singulières habitudes, ma chère amie, ici on fait les invitations trois jours d’avance seulement pour les grands dîners… Quant aux repas intimes, ils sont généralement improvisés le jour même. Vous voyez que je fais encore beaucoup de cérémonies en invitant Laferrère par un mot, au lieu de lui téléphoner au Club où il est certainement à cette heure-ci.

Ce détail confirma l’impression que j’avais déjà eue tant de fois depuis mon arrivée : une impression de hâte, d’inachèvement, d’organisation rapide et provisoire, et je ne pus m’empêcher d’en faire à haute voix la réflexion.

— Votre impression est très juste, Madame, me dit Pío Valdez, nous vivons trop vite. Les enfants sont précoces, les adolescents sont des hommes, les hommes ont une période d’activité bien courte, et il y a peu de vieillards. Notre terre est trop jeune et trop riche, elle fait monter la sève prématurément dans les jeunes branches, les fleurs éclosent avant leur temps et le fruit tombe sans être mûr. Il faudra bien des années pour que nous arrivions à ralentir notre course, et à marcher au même pas que les autres nations.

— Est-ce si indispensable ? demandai-je, et n’avez-vous pas, à cause justement de cette hâte, fait, en moins d’un siècle, un État et un peuple ?

— Nous avons, en effet, donné un exemple au monde de ce que peut l’amour de la liberté, et l’Europe a vu, étonnée, surgir une nation là où elle savait à peine qu’il y eût des hommes. Mais elle est en droit d’attendre de grandes choses de cette jeune nation, la vieille Europe, et ces grandes choses il faut de la sagesse pour les accomplir.