Navarro et Pío Valdez sourient, ils connaissent Tassistro, et savent que l’ironie est la forme habituelle de son discours.

— Vous paraissez un peu fatiguée, me murmure Pío Valdez, êtes-vous souffrante ?

— Non, mais je ne suis pas habituée aux longues promenades à pied, et je vous avoue que je voudrais bien me reposer un instant.

Le malin Tassistro a deviné, et il nous fait monter dans un train minuscule dont la locomotive est grande comme une chaufferette et qui nous dépose à sa porte.

En notre honneur, on a enfermé les jeunes fauves, ses pensionnaires, et c’est l’aimable Madame Tassistro qui nous fait les honneurs de sa maison enfouie sous des arbres rares et des fleurs éclatantes.

....... .......... ...

Dans la voiture qui nous ramène vers le centre de la ville, Navarro nous conte comment Tassistro a donné au Jardin Zoologique de Buenos-Aires cette importance qui en fait une des curiosités de la ville, grâce à un amour immense pour les animaux qu’il fait vivre dans le bien-être, et grâce à son entente des affaires. Il vend des œufs, achète des fauves, invente des attractions pour les enfants, — et même pour les parents, — il a fondé une revue littéraire et scientifique, et il est arrivé à n’avoir aucun besoin du secours de la Municipalité pour subvenir aux dépenses du jardin, enfin il nous remplit d’admiration pour cette intelligence sensible à la fois, et pratique.

Malgré notre fatigue, nous avons traversé à pied le Jardin Botanique, administré celui-ci par un Français et nous avons été enchantées, Marthe et moi, par la beauté des arbres et de leur arrangement. Les derniers rayons du soleil traversaient les branches d’un pin de Norvège pour venir s’éteindre sur le tronc écailleux d’un palmier, et des roses tardives s’effeuillaient près de camélias rouges et blancs, au feuillage luisant comme du métal : cette terre heureuse permet à toutes les plantes de croître et de fleurir.

Enfin, nous sommes rentrées. Nos amis nous ont accompagnées, et sont restés à dîner avec nous. La légendaire hospitalité espagnole règne encore en maîtresse en Argentine, et nos domestiques prévoient toujours la venue des amis qui partagent fraternellement le repas, et rendent léger le poids des heures. Un peu après le dîner, Marthe nous a quittés sous prétexte de se reposer, je soupçonne qu’elle « avait justement besoin d’écrire à Georges », pour lui conter sa journée…

Nous causâmes tard dans la soirée. Carlos Navarro se mit à nous parler de la littérature argentine. Je n’en avais aucune idée : les romanciers sont rares encore ici, plus rares que les poètes ou les auteurs dramatiques, et c’est en général par le roman que l’on commence à connaître la littérature d’un peuple ; le vocabulaire poétique est difficile à comprendre, le drame et la comédie sont trop caractéristiques et trop brefs. J’appris les noms de Joaquin Gonzalez, de Angel Estrada, de Calixto Oyuela et je lirai leurs livres dont Carlos m’a fait une analyse tentante. Son poète préféré, c’est Rafael Obligado dont il nous a récité plusieurs poèmes qu’il sait depuis son enfance. L’un d’eux, « le Condor », m’a frappée. Ce sont de grands vers purs, hautains, froids, et palpitants pourtant, comme de la neige couvrant un volcan. Mais ma sensibilité a été plus touchée par un petit poème du même auteur : « Nocturne », dont le titre banal dépare la grâce, et que Navarro nous a récité admirablement.