Il existe à Buenos-Aires une coutume charmante, celle d’« offrir » la maison ; ceci signifie qu’à toute heure, en toutes circonstances, la maison vous est ouverte et que vous y êtes chez vous. Ceux auxquels cette hospitalité a été donnée ne peuvent l’oublier, il leur est impossible de ne pas être conquis par l’affectueuse bonhomie et l’accord familial qu’ils ont devant les yeux.
Une autre habitude, qui comme l’« offre » de la maison, vient de la vieille Espagne, c’est celle de la « tertulia ». Chaque soir, la maison est ouverte aux amis intimes qui viennent à n’importe quelle heure, sans être assujettis au smoking ou à la robe décolletée. On cause, on fait de la musique, on dit des vers, on prend du thé, du chocolat, voire même le traditionnel « maté » et on se retire, tard souvent, car si un des habitués de la tertulia est allé au théâtre, il vient après la représentation rendre compte de la pièce qu’il a vue, et il trouve toujours un auditoire prêt à l’écouter. N’importe lequel des membres de la famille qui reçoit, préside la « tertulia » en l’absence des autres, et ainsi jamais les amis fidèles qui la composent ne sont privés du plaisir de se rencontrer.
Dans un pays où les deuils sont si exagérément prolongés, qu’ils privent toute une famille de théâtre ou de soirées pendant un ou deux ans, la tertulia remplace, dans sa simple et libre intimité, les plaisirs extérieurs interdits par la sévère coutume.
Et c’est dans ces réunions que les Argentins se révèlent, c’est là qu’ils sont eux-mêmes, c’est là que je les ai compris, connus, et appréciés dans leurs silences ou leurs éclats.
Je revois la maison heureuse de la famille Ferrer, cachée par des palmiers et des roses… Dans le patio fleuri, les amis sont groupés ; les lampes en éclairent à peine les coins où brillent les feux rouges des cigares. Une romance rauque et lente s’éteint avec les derniers accords du piano. La plus âgée des femmes de la famille s’est retirée, c’est l’heure de sa prière, une autre coud pour les pauvres, la fille cause ou seulement sourit… Quelques-uns des hommes jouent aux cartes, d’autres parlent à voix basse… Douceur, cordialité, chuchotements, coquetterie muette. Tout à coup, quelqu’un prononce un nom à haute voix, et on s’anime, on discute, on jette les cartes, on crie presque, on crie tout à fait. Plusieurs se lèvent. Une ardeur subite montre quelle violence cachait cette torpeur. Des mots de colère, d’admiration, de mépris, de tendresse, se croisent ; les visages apaisés de tout à l’heure, étaient des masques : voilà les vrais visages… Tous parlent à la fois… puis, tout à coup, tous se taisent… une belle jeune femme, souple et brune, aux boucles lisses, va vers le piano et chante d’une voix de soprano éperdue une chanson d’amour furieuse et déchirante. Elle a fini et reste là, caressant le clavier de légers arpèges… les hommes jouent aux cartes, chuchotent et fument, la mère coud pour les pauvres, la fille sourit…
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En voyant de près les Argentins, j’ai aussi appris à connaître leur inépuisable charité ; nul ne songe à se dérober lorsqu’il s’agit d’aider les malheureux, l’argent sort des poches à la moindre demande, et personne n’a honte de demander pour les pauvres.
Nous avons assisté à plusieurs fêtes de Bienfaisance. Les femmes de la Société élégante se multiplient : l’une prête sa maison, l’autre son jardin, une autre ses domestiques. On organise des représentations, on donne des bals, des soupers… et surtout des billets de banque ! Le résultat est toujours digne de l’effort, et on ne voit presque pas de mendiants, ces remords vivants de notre bien-être, dans les rues des villes argentines : la Charité possède son temple dans chaque foyer.
J’ai visité aussi les hôpitaux qui sont presque tous isolés dans de beaux jardins, et dont la propreté est merveilleuse, puis les asiles français où j’ai pu trouver les traces de la bonté éclairée de M. Roy et de sa généreuse initiative.
Musées, jardins, promenades, tout m’a semblé plein de beautés et de promesses ; et voilà que je m’accoutume à tout ce qui m’entoure au point de me demander si je n’ai pas vécu ici depuis mon enfance, et si je n’y finirai point mes jours… C’est que je n’ai jamais souffert sous ce ciel pur, rien ne m’a blessée, la nature et les êtres n’ont eu pour moi que des sourires, c’est vraiment une nouvelle vie que je trouve dans ce nouveau monde…