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Marthe, attristée d’abord, résignée ensuite, commence à redevenir gaie. Le moment approche de la réunion, et Georges, enchanté de ses affaires, l’attend avec impatience. Notre départ est fixé : dans quinze jours nous quitterons Buenos-Aires, pour nous arrêter une semaine à l’estancia de la famille Valdez, et nous rejoindrons le cher exilé…
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La Presse Argentine a été un de mes grands étonnements ; j’étais loin de soupçonner la tenue littéraire et les ressources de journaux comme : La Nacion, El Diario, La Argentina, La Razon, etc., l’autre jour, je fus invitée à admirer l’installation d’un grand quotidien « La Prensa » dont le propriétaire et directeur, Daniel Cruz, devait me servir de guide durant ma visite. Précédée par lui, je passai de surprises en émerveillements ; nous avons parcouru l’immeuble, ou plutôt le palais où fonctionnent les différents services, vu l’atelier où sont reproduits les dessins et les photographies, visité les postes télégraphiques, nous avons lu les dernières nouvelles du monde entier, câblées spécialement et affichées à la même minute dans le hall, contemplé les puissantes, les gigantesques machines qu’un homme suffit à faire agir. Près de deux cent mille numéros de la Prensa se répandent dans l’Argentine et dans le monde entier, des charités grandissantes marquent la prospérité du journal, nos hommes de lettres les plus célèbres y écrivent des correspondances, un bureau est installé à Paris sous la direction d’un homme fin et éclairé, et sert de lien constant entre les Argentins et les Français, et des conférences sont organisées qui glorifient et exaltent le nom de la jeune République !…
Au moment où M. Cruz m’accompagnait jusqu’au seuil, je m’arrêtai stupéfaite : une volée de gamins, dont le plus jeune avait peut-être sept ans, et le plus vieux, quatorze, se dispersait en poussant des cris perçants et en brandissant des paquets de journaux dont l’encre était à peine sèche. En une minute, ces minuscules vendeurs s’étaient répandus sur la chaussée, sur les trottoirs, ils avaient pris d’assaut les voitures, les automobiles, envahi les tramways, et avaient disparu dans les rues voisines, toujours courant et criant.
— On vient de leur distribuer les numéros d’un journal du soir, me dit M. Cruz, souriant de mon effarement, et ils les emportent pour les vendre aux quatre coins de la ville. La coutume de faire vendre les journaux aux enfants est si enracinée à Buenos-Aires, que nous nous décourageons à la combattre ; des écoles, des asiles, des restaurants même ont été fondés, les petits indépendants dédaignent ces aides, et jusqu’à présent aucune cage n’a eu les barreaux assez solides ou assez dorés pour retenir ces moineaux francs. Ils ont la fierté de rapporter le soir leur gain à la maison et d’y faire panser quelque horion reçu au cours d’une journée qui commence au centre de la ville, devant les bureaux des journaux, et finit quelquefois bien loin dans les faubourgs, sans une heure de repos ! Cependant, vous seriez surprise si je vous disais que nombre de ces enfants, assagis et gardant néanmoins l’habitude d’une activité incessante, ont des destinées prospères et deviennent des hommes riches et utiles à leur pays…
Je regagnais à pied notre petite maison, et je traversais en chemin un de ces jardins qui mettent au cœur de la ville un bouquet de verdure et de parfums, lorsque je me heurtai presque à Pío Valdez.
— Que devenez-vous ? lui dis-je, avez-vous voyagé ? Il y a longtemps que vous abandonnez vos amis !
— Je suis infiniment heureux si vous avez remarqué mon absence, chère Madame, mais des affaires importantes et ennuyeuses m’ont privé du plaisir d’aller vous voir. Je ne demande qu’à rattraper le temps perdu, et quand vous voudrez me le permettre…
— Mais venez ce soir, Carmen et son mari dînent à la maison.