— A ce soir donc, et merci.

Il s’éloigna, et je le vis se perdre dans les arbres… Il est très grand, plus grand que je ne le croyais… et il était bien pâle en me parlant…

Il vint le soir, et nous lui annonçâmes notre prochain départ.

— Vous qui avez tellement envie de voir une de nos fermes, vous devriez partir huit jours avant la date fixée, et vous arrêter en route à l’estancia de Pío ! s’écria Navarro.

— Quelle bonne idée ! ajouta Carmen. J’irai aussi avec Carlitos. Votre mère est-elle déjà partie, Pío ?

— Ma mère part après-demain… et je suis sûr, chère madame, que vous lui feriez une grande joie en acceptant une invitation que j’ai eu la sottise de laisser faire à Carlos au lieu d’oser la faire moi-même…

Les traîtres ! Ils avaient sûrement préparé de longue main cette invitation « spontanée »… mais fallait-il leur en vouloir ?

J’ai vu la mère de Pío, c’est une délicieuse vieille dame, et lorsque, à l’ancienne mode créole, elle m’a appelée : « Ma fille », j’ai eu envie de l’embrasser… tant son accent était affectueux ; elle a si gentiment insisté pour me donner l’hospitalité à l’estancia que j’ai accepté, et elle m’attend. Marthe est ravie : ce voyage, c’est la première étape qui la rapproche de son mari ; si je l’écoutais, elle commencerait déjà à faire les malles !

En attendant, nos amis essaient de tromper notre impatience, et presque chaque soir ils nous mènent dans un théâtre nouveau. C’est que la saison va finir, et qu’il faut se hâter de tout voir. Nous sommes allés d’abord au Théâtre Odéon, dans lequel se donnent les représentations des troupes étrangères, et nous avons applaudi quelques-uns des acteurs célèbres de la scène française. Mais c’est le public qui nous a intéressés surtout… Ce public d’une élégance princière se passionnait pour la pièce et les artistes, et comprenait jusqu’aux moindres finesses de notre langue. Quelques acteurs avaient cru devoir exagérer les jeux de scène et grossir leurs effets croyant être « mieux compris », nous souffrions de leur erreur, en voyant un sourire moqueur sur les lèvres de nos voisins, à chaque intonation discordante ou à chaque geste de mauvais goût. Combien j’aurais voulu faire savoir aux comédiens à quel point le mal qu’ils se donnaient pour gâter leur jeu est inutile ! Mais ma joie était profonde de constater en revanche combien notre littérature est appréciée ici et quelle influence ont nos idées ! Que de bien ou de mal peut faire dans le monde avec une seule phrase un de nos auteurs !…

J’ai assisté aussi aux représentations des théâtres locaux. Le public y est entièrement différent ; c’est la bourgeoisie qui les fréquente, les employés de banque, les petits commerçants, leurs femmes, et même leurs enfants ; tout s’y passe en famille, on s’y amuse bruyamment, en toute simplicité. Les pièces sont souvent empruntées à notre répertoire, non au plus littéraire, il faut l’avouer, mais au plus gai ; les acteurs ajoutent encore une singulière agitation au mouvement effréné de nos vaudevilles, ils savent à demi leurs rôles et improvisent des scènes entières avec une verve inouïe, les plaisanteries locales éclatent à chaque réplique, et le naturel de leur jeu est sans rival. Avec un peu d’étude, un peu d’application et de culture littéraire, ils seraient d’admirables artistes.