L’art dramatique est encore dans son enfance en Argentine, il faut que les auteurs se dégagent des réminiscences qui les entravent, et soignent le style trop négligé de leurs œuvres. Ce travail commence à s’accomplir, grâce à deux ou trois hommes de talent, et surtout grâce à Laferrère, l’ami de Carlos Navarro qui a compris et dépeint ses contemporains avec une vérité saisissante et presque douloureuse : Les comédies de Laferrère resteront.
On joue assez peu de drames dans ces théâtres populaires, et cela m’a étonnée, car les Argentins ne sont pas gais ; leur musique est mélancolique, la chansonnette est presque inconnue, et leur esprit, qui est vif et mordant, produit plus de mots amers que de mots drôles. Mais toute cette littérature dramatique est si jeune qu’il est permis de fonder tous les espoirs sur son avenir !
Les compagnies espagnoles sont nombreuses, elles jouent presque exclusivement des « zarzuelas », sorte de vaudevilles à couplets, souvent spirituels, presque toujours amusants. Quelques-unes sont de petits bijoux musicaux, et les artistes qui les jouent possèdent une bonne humeur entraînante. Les représentations ont lieu par sections, c’est-à-dire que le spectacle se compose de plusieurs pièces en un ou deux actes, et que l’on peut retenir sa place pour celle des pièces que l’on veut voir, ou pour deux d’entre elles, sans être contraint à assister au spectacle entier.
Nous n’avons pas vu de café-concert, ni de music-hall ; on nous a dit que ces établissements étaient remplis d’un public hétéroclite, et qu’aucun Argentin n’osait y conduire une femme respectée. Nous nous sommes donc résignées facilement à ignorer des endroits où nous aurions été gênées, et où le répertoire n’offre que des attraits auxquels l’art est totalement étranger…
....... .......... ...
Nous avons volé à nos amis deux ou trois après-midi pour aller assister à des conférences littéraires. C’est toujours dans ce même théâtre de l’Odéon qu’elles ont lieu, mais devant un public, hélas ! bien clairsemé, et sauf les conférences d’hommes politiques italiens ou français, et d’un auteur populaire espagnol, c’est avec presque de l’indifférence qu’on les accueille. Il y a des raisons à ce manque d’empressement ; d’abord les affaires qui absorbent les journées des hommes, et les innombrables obligations auxquelles sont soumises les femmes pendant les quatre mois de la saison : les visites, les thés, les mariages qui ont lieu soit l’après-midi, soit le soir, les réunions de famille, les achats ! On se disperse si vite dans les estancias, que tous les devoirs et tous les plaisirs sociaux se groupent et s’accumulent de mai à septembre sans un jour de répit. Toujours cette hâte de vivre et d’agir qui ne laisse pas assez de prise aux travaux de l’esprit !
Je partage maintenant avec les porteños (nom qu’on donne aux habitants de Buenos-Aires), le désir de quitter la ville, de ne plus entendre de conversations mondaines ou de médisances souriantes, de me mettre en contact avec la nature loin du bruit, loin de cette vaine agitation…
Mais un scrupule me tourmente : ai-je bien fait d’accepter l’hospitalité de Madame Valdez ? N’ai-je pas écouté une autre voix que celle de ma raison ? Chaque matin, je prends la résolution de ne pas m’arrêter à la station dont Pío m’a répété le nom si souvent, et d’aller directement retrouver Georges ; chaque soir, ma résolution faiblit… J’irai…
....... .......... ...
....... .......... ...