Les gauchos et les muletiers nous suivent, allument le feu pendant les haltes, et nous servent avec une dignité grave…
Les heures passent, chacune éclaire une beauté nouvelle, nous approchons de la fin de l’étape, et à mon insu j’ai dépassé mes compagnons…
Tout à coup, mon cheval hennit ; dans la splendeur du jour qui m’éblouit, son instinct lui fait pressentir la nuit toute proche ; je hâte son petit galop balancé ; avec une adresse merveilleuse, il évite les épines des cactus, les trous des viscachas, les failles du terrain, et il va, il va vers l’eau, vers l’herbe, vers le soir qui est le repos. Voici déjà une maison de boue, une treille, des chiens… à droite, à gauche sur mon passage, s’élèvent et retombent lourdement, les dindons sauvages, beiges et bleus, des cris inconnus traversent l’air léger et une odeur composée de tous les parfums m’arrive portée par le vent, c’est l’odeur de l’espace… Je m’arrête, mon cœur bat furieusement, mes yeux se fixent devant moi, ce que j’ai vu à cette minute, je sais que je ne l’oublierai jamais. Par-delà la maison, de l’autre côté de la vallée, s’élève une chaîne de montagnes, en pierre rouge, d’un rouge sombre et calciné et dont la crête irrégulière mord le ciel de toutes ses dents. Le soleil, en mourant, jette son or sur cette pourpre qui le lui renvoie en poudre et en rubis ; deux grands oiseaux planent, si haut qu’ils peuvent voir l’autre côté de la muraille ardente. Ce doit être beau ce qu’ils voient, car ils ne redescendent pas… Est-ce la lumière du bonheur dont je ne peux apercevoir qu’un reflet, qui éclaire l’autre versant de ces montagnes ? Quel royaume mystérieux a jeté tout son or de ce côté pour ne garder que l’amour ? Ce sont des paillettes qui étincellent aux cassures du rocher, et des pépites qui brillent dans les fissures… Est-ce El Dorado qui existe puisqu’un homme l’a inventé ?… Et je reste sans pensée, sans souffle, à regarder, jusqu’au moment où l’ombre démesurée qui s’allongeait devant moi cesse de me montrer la route du royaume secret… Ce ne sont que des pierres, des pierres éternelles qu’essaie de ronger un lichen livide, il n’y a rien, rien… et cependant, je me promets de revenir demain chercher le chemin de mon rêve guidée par l’ombre qui n’a pas eu le temps aujourd’hui de me le montrer…
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La maison de briques crues est exquise, et notre hôte, M. Danley, nous en fait les honneurs avec autant de cérémonieuse politesse que s’il recevait à Londres des membres de la famille royale.
Un excellent dîner nous réunit à sa table, servi par des demi-indiens qu’on appelle ici des « Chinos ». Après les premiers compliments, mis en verve par notre présence, notre hôte commence à taquiner Pío en lui faisant quelques critiques sur ses compatriotes.
— Voyons, mon cher ami, lui dit-il dans un espagnol imparfait et pittoresque, avouez que rien au monde n’est plus beau que ce paysage, et que les Argentins sont fous d’aller de l’autre côté de la terre contempler des sites qui pâlissent auprès de ceux que vous avez traversés depuis votre départ de Buenos-Aires ?
— Mais, répond Pío, personne à Buenos-Aires ne connaît nos provinces, et…
— C’est le tort qu’on a, riposta Danley, on devrait les connaître ! A peine quelques « porteños » vont-ils en convalescence à Mendoza ou à Córdoba, et ils reviennent dégoûtés des hôtels et des auberges, et navrés parce qu’ils n’ont pas trouvé à quatre mille pieds d’altitude un cinématographe où passer leur soirée ! Et pourtant, Mendoza est admirable, la montagne y est sauvage et terrible…
— Elle est bienfaisante aussi, ajouta Pío, les sources médicinales chaudes en jaillissent, et font des cures merveilleuses…