Enfin ! voici le beau temps et le soleil ! nous avons quitté Lisbonne étageant ses maisons aux murs de faïence et ses églises ciselées, dans une clarté délicate. Georges et Marthe apparaissent enfin ! Les autres passagers montent un à un sur le pont que balaie un air vif et frais, s’étendent dans les fauteuils d’osier, et dans la paresse heureuse que donnent une houle légère et un ciel radieux, s’établit la vie du bord : on sympathise, on forme des groupes, on fait des projets ; des flirts et des haines s’ébauchent déjà… et tout cela durera vingt jours au plus…

La salle à manger est presque au complet. A la table où j’ai mangé seule depuis le départ, le maître d’hôtel installe Marthe et Georges, puis un couple brésilien, une jeune Anglaise, et un médecin allemand. Les Brésiliens sont charmants. La jeune femme est si mince qu’elle paraît fragile, ses cheveux sont à peine plus sombres que sa peau bronzée, et deux grosses turquoises caressent son cou brun ; le mari porte, sur un visage allongé aux tempes creuses, un air de sagacité mélancolique, il parle peu et lentement, ses mains délicates ignorent les gestes, il est bilieux, distingué, courtois.

Une famille argentine occupe la table voisine. Les enfants, nombreux et robustes, rient bruyamment, et tous s’interpellent comme des gens qui viennent d’échapper à un péril. Je les compare à d’autres Argentins avec lesquels j’ai échangé quelques paroles sur le pont, et qui m’ont séduite par leur discrète amabilité, une telle différence existe entre les deux groupes, que je ne sais quelle opinion me faire… Attendons.

Nous faisons, mes cousins et moi, des projets que dore le soleil resplendissant : nous nous installerons, — la maison est déjà choisie par un des futurs collaborateurs de Georges, — puis il partira pour ses mines. Pendant les premiers temps de son absence nous connaîtrons Buenos-Aires et la vie argentine, et puis, nous irons le rejoindre… et puis… Marthe écoute, et de tout cela, elle a retenu deux mots : Georges partira…

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Les jours se lèvent dans un chaos de nuages roses, et se couchent dans du sang et de la pourpre… Il fait plus tiède chaque matin et les nuits sont plus douces.

Georges a retrouvé à bord un ami, un camarade de l’École Centrale qui va s’installer au Brésil avec sa jeune femme ; il se nomme Paul Perriot ; c’est un garçon aimable, un peu bruyant et gai, gai de cette gaîté de lycée ou de caserne que gardent toute la vie certains hommes ; sa femme est douce et effacée. Les deux ménages forment un groupe heureux ; je m’écarte d’eux, un peu, contente de leur exubérante joie, et c’est de loin que je les écoute. Des souvenirs s’échangent, vides et aimables comme la jeunesse, incohérents comme elle :

— Te souviens-tu, mon vieux Ferrand, du père Larouque, le professeur de mathématiques, qui hurlait son cours, et perdait dix fois son lorgnon avant d’avoir expliqué le quart d’un problème ? — Et Boudier, tu sais, celui qui avait la photo de Bréval sur laquelle Il s’était inscrit une dédicace flatteuse. Il est dans les autos, maintenant. — Et Furrat ? — Et le gros Marrol ? — Marrol fait des vers, mon vieux ! — Non ? — On l’a joué à l’Œuvre !… — Georges rit, Marthe est heureuse de sa gaîté, et Madame Perriot, jouant avec sa chaîne de montre, regarde avec une tendre admiration ce mari qui a connu tant de gens, et qui a vu tant de choses qu’elle ignorera toujours.

Je suis ravie de la distraction que cette rencontre apporte à mes cousins, je crains que ma persistante rêverie pèse sur leur insouciance. Quelques années à peine me séparent de Marthe, Georges a le même âge que moi, mais ils commencent, eux, et j’essaie de recommencer…

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