Les faubourgs lépreux, la banlieue et ses jardinets anémiques, puis, la campagne éclatante, ont défilé devant mes yeux brouillés, panorama indifférent et rapide.

Le train s’est arrêté au port d’où nous devons nous embarquer… un flot cosmopolite et bruyant en est descendu. Le paquebot n’est pas signalé, et nous voici parqués en l’attendant, dans un hôtel d’où l’on voit la mer…

C’est un vieil hôtel aux meubles tendus de reps grenat et aux murailles blanches et or ; tant de voyageurs y ont passé qu’il est devenu banal comme un transatlantique, les garçons répondent dans toutes les langues, et servent des boissons de tous les pays. Il y flotte une odeur exotique mêlée de goudron et d’épices, et je me figure que des marchands d’esclaves ont guetté par cette même fenêtre à laquelle je viens de me pencher, le retour des voiliers ventrus qui leur apportaient des cargaisons de nègres et de bois des Iles…

Autour de moi, on écrit des cartes postales, on échange des phrases bruyantes et fanfaronnes… Une jeune femme se serre contre son mari, et un beau garçon essaye de persuader à une frêle vieille dame, en capote de deuil, que ce voyage n’est pas si long qu’elle se l’imagine, qu’il ne comporte aucun danger, et que, dans quatre ou cinq mois, au plus tard, il sera près d’elle. Elle écoute, la pauvre petite vieille maman, et fait « oui » de la tête, sachant bien que c’est un sanglot qui remplacerait les mots de résignation et d’espérance que son grand fils attend d’elle…

On a signalé le paquebot, l’hôtel commence à se vider… Les premiers partis sont les Argentins et les Brésiliens ; ils ont hâte de mettre le pied sur le bateau, c’est un pas vers leur pays. A travers les phrases de regret qu’ils profèrent poliment, on sent percer la joie du retour vers la patrie et le foyer, une joie inexprimée et profonde… Je partirai la dernière…

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Le grand vapeur se détache du quai en haletant, les amarres tendues s’amollissent, frappent l’eau, et toute la coque vibre sous nos pieds au cri déchirant de la sirène. Le paysage prend une netteté photographique, on distingue les visages de ceux qui sont groupés sur la rive sans en perdre un détail, et voilà que nous partons… nous sommes déjà loin… Les jeunes gens qui se serraient tout à l’heure l’un contre l’autre, dans la salle de l’hôtel, s’étreignent maintenant, pâles et graves ; je vois le beau garçon enthousiaste, secoué d’un sanglot muet, ses yeux fixent éperdument une petite forme noire et cherchent à rencontrer des yeux en larmes sous des bandeaux gris… Il fait presque froid… Clémente, la brume efface enfin les objets, seuls les mouchoirs blancs font des taches animées, puis, plus rien, le crépuscule tombe, le voyage d’espoir commence.

Pendant deux jours, j’ai ignoré mes compagnons de voyage, presque tous sont malades. Une bise aiguë souffle sans arrêt ; nous avons quitté les tiédeurs de mai et ses fleurs, et nous traversons le golfe de Gascogne dans des brouillards d’automne. Il m’est impossible de rester sur le pont, où chaque pas me jette contre un fauteuil de bord ou contre le bastingage, et je me lasse de cet horizon grisâtre, si proche qu’il semble sans cesse que nous allons l’atteindre, et de cette étendue brisée et savonneuse. Ce n’est pas la tempête, c’est l’agitation, sans rythme et sans beauté. Ma cabine est mon meilleur refuge. Elle est propre, nette, presque élégante ; j’y passe de longues heures, un livre que je ne lis pas entre les mains, et la tête pleine de rêves…

Quelle sera mon existence, là-bas ? On m’a dit tant de choses contradictoires… Si j’avais encore la foi de la jeunesse, avec quelle ardeur j’irais vers ce monde nouveau où tout est possible à qui sait vouloir !… Mais mon avenir est court ! J’ai tant souffert ! Où vais-je trouver la force de lutter ? Chères amitiés, je vous regrette, et je vous abandonne pourtant pour l’Inconnu, l’Inconnu attrayant parce qu’il est voilé ! Je fais tourner sur mon doigt le petit anneau d’or qui s’use un peu chaque jour… Je suis toute seule…

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