Les grosses malles s’entassent dans le camion qui va les emporter à la gare. Le soleil fait briller leurs coins de cuivre polis et bossués ; voici la malle plate qui me suivra dans ma cabine… un sac de cuir jaune… tout y est. Je me sens déjà en voyage, et les pièces me semblent vides maintenant. Des papiers traînent, des clefs pendent aux armoires… Tous ces meubles vont être dispersés… je ne reviendrai plus ici, jamais, jamais…

La résolution que j’ai prise de partir m’effraie maintenant qu’il est trop tard pour me dédire, et c’est avec une douleur aiguë que je dis adieu à tout ce qui m’a entourée pendant tant d’années.

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Je ne sais que faire pour échapper aux souvenirs, à ces souvenirs qui me font fuir mon pays aimé et qui s’acharnent à m’y faire rester…

Souvenirs de tendresse et de peine, il faut que je m’en aille pour ne pas mourir de vous.

Si je pars, c’est pour regarder un ciel nouveau que des yeux aimés n’ont pas contemplé en même temps que les miens, pour connaître des êtres différents dont la voix n’aura pas l’écho d’une voix chérie… Et au fond de mon âme s’élève l’espoir indistinct encore, d’une vie nouvelle, sur une terre jeune, saine, accueillante… loin des tombes et des lettres jaunies.

C’est à bord du « Lujan » seulement que je dois retrouver mon cousin Georges Ferrand et Marthe, sa femme, qui se sont embarqués en Angleterre.

J’ai défendu à ceux qui me sont chers de m’accompagner jusqu’au train, je partirai seule, en évitant le déchirement inutile des adieux sur le quai d’une gare : visages rougis, paroles balbutiées parmi le sifflement effaré des locomotives, effacement des figures dans un flot de fumée opaque…

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C’est seule que je suis partie…