D’abord, est-elle jolie ?… Évidemment, elle ne ressemble en rien à ces charmantes et banales personnes dont on ne se rappelle plus si on les a rencontrées la veille aux courses, ou si on a aperçu leurs figures dans son dernier journal de modes. Mais elle est belle de toute l’expression ardente et profonde de ses yeux d’Orientale largement fendus, et du caractère étrange de son pâle et mystique et tranquille visage… En la voyant de profil, on songe aux Vierges de Cimabué, à La Fuite en Égypte de Fra Angelico, aux saintes femmes de Ghirlandajo… Ses mains longues, longues…, si longues, si minces, si délicates…, rappellent le geste de la Vierge de Quentin Metzys lorsqu’elle tend ses doigts divins vers la souffrance du Christ. Mais, dès qu’on rencontre le regard de Moreno, la ressemblance cesse… Ce n’est plus un primitif, c’est une femme de la Renaissance aux yeux énigmatiques évoquant la grâce mystérieuse des Florentines de Léonard. Et puis, Moreno parle… et on meurt de rire…

On meurt de rire, parce qu’elle est l’esprit même ; parce que, Parisienne jusqu’au bout de ses ongles effilés, elle trouve des mots qui font image… et des images d’une drôlerie irrésistible qui sont autant de bons mots qu’elle jette dans la circulation.

Personne n’a jamais mieux qu’elle conté une histoire. Elle met en scène personnages, paysages, choses et bêtes avec une verve, un pittoresque étourdissants. Et comme ses grands yeux savent tout voir et son esprit tout retenir et aussi tout juger, elle distribue à miracle la malice, le détail, la vérité au cours de ses récits, et ce n’est qu’après s’être royalement diverti, qu’on s’aperçoit que cette dame au profil hiératique est un critique très fin, un psychologue du XXe siècle et la plus érudite des lettrées…

Quand, en 1908, la nouvelle se répandit que Marguerite Moreno, elle aussi, partait à la « conquête de l’Amérique », ce fut un désappointement dans le monde des arts. On allait donc perdre cette charmante femme qui, par son intelligence, sa distinction et son esprit, s’était fait dans ce Paris versatile une place à part, une place d’honneur !… On ne savait pas encore qu’on y gagnerait les Impressions de voyage qu’elle devait nous rapporter cette année, sous la forme d’un roman…, roman discret, dont le fil léger n’est qu’un prétexte à nous conduire là où notre curiosité voulait s’introduire… Madame Moreno, on le sait, a fondé à Buenos-Aires un Conservatoire ; elle a enseigné l’art dramatique à de jeunes Argentines ; elle leur a donné le goût des beaux vers et la passion de la poésie. Ceci, son livre ne le dit pas ; ce sont les lettres particulières d’amies que j’ai en Amérique qui me l’ont appris… Mais, tandis qu’elle portait là-bas quelque chose du cœur français, elle apprenait à aimer celui de la Republica Argentina…

Là-bas, elle regarde les nuits transparentes de cristal bleu…, les nuits merveilleuses !… et les rues droites, interminables, composées de blocs de maisons formant les cuadras… Elle étudie le caractère de ces Argentins sachant unir la fougue espagnol à la grâce italienne, et qui dansent éperdument au retour d’une randonnée dans les estancias… Mais, ce qui l’intéresse passionnément, et nous aussi, c’est ce qui se passe dans les demeures cachées sous les palmiers et les roses ; ce qui se dit dans le patio fleuri où les amis sont groupés ; ce que l’on pense dans ces familles hospitalières, égayées de nombreux enfants. Et c’est cette vision intime du pays, ce voyage à travers l’âme argentine, qui rend tout à fait précieuse l’étude de Madame Moreno. Amour et maternité sont deux mots qui résument, dit-elle, la vie de la femme argentine, tandis que la vraie royauté appartient aux jeunes filles. Et rien n’est amusant comme de suivre par la pensée au bois de Palermo…, au théâtre Colon…, au thé de chez Madame Ortiz…, au merveilleux jardin zoologique dont M. Tassistro fait les honneurs avec une grâce zézayante…, à Mar-del-Plata, le Deauville argentin…, ou au Tigre, la Venise verte…, l’héroïne du livre, la Française, qui, peu à peu, sent son cœur se dilater dans cette atmosphère amicale et confond dans une même tendresse ses deux patries…

Comme elle la trouve jolie, cette coutume qui consiste à « offrir sa maison », ce qui signifie qu’à toute heure, en toutes circonstances, la maison vous est ouverte et que vous y êtes chez vous. Et quelle émouvante et charmante hospitalité elle découvre dans ces « Tertulias » qui permettent aux intimes de venir chaque soir causer sans façon en buvant du maté… Et combien le traditionnel puchero, pot-au-feu servi à la grande table de Madame Valdez, lui paraît appétissant… Et comme elle aime son escapade chez les gauchos, ses nuits passées dans une cabane de berger, couchée sur des catres… Et la splendeur du jour qui l’éblouit… Et l’odeur composée de tous les parfums portés par le vent, l’odeur de l’espace !…

Mais je ne veux pas déflorer l’intérêt de ces pages évocatrices, révélatrices et charmantes qui sont un délice. Madame Moreno est partie, elle aussi, à la conquête de l’Amérique, et elle vient de remporter une victoire. S’il m’est doux de la marquer ici, c’est qu’elle est de qualité.

Sans pédanterie, sans chiffres rébarbatifs ni l’ombre d’une statistique, une Française supérieurement cultivée a conté, au hasard du souvenir, ce qu’elle a vu, ce qu’elle a senti, les coutumes qui ont touché son cœur, les œuvres littéraires qui ont charmé son esprit, et elle nous a donné une vision si nette de la femme argentine dans le commerce de sa vie quotidienne : charité, amusements, deuils, voyages, qu’il n’est plus possible qu’elle reste pour nous une étrangère… Elle est la fleur merveilleuse, la découverte enchantée, l’amie… que Moreno vient de nous offrir de ses deux mains longues, longues…, si longues, si minces, si délicates, si jolies.

Yvonne Sarcey.

UNE FRANÇAISE EN ARGENTINE