Je peuplais encore cette terre prédestinée d’animaux féroces et d’innombrables hordes de sauvages à la face cuivrée, la tignasse hérissée de plumes de coq. Et puis encore de serpents boas, de crocodiles anthropophages, de taureaux furieux que de jeunes cavaliers vêtus d’une chemise rouge et bottés à l’écuyère poursuivaient, une ficelle à la main… Pour tout dire, mes notions sur cette contrée étaient si vagues qu’elles ne gênaient en rien les merveilleuses chimères qui illuminent toutes les cervelles d’enfant.

L’Amérique très lointaine, très problématique, était pour moi le pays où l’on rencontre providentiellement des monstres et des fées ; des lions et des nègres tout nus ; des singes qui se grattent le derrière, et la caverne d’Ali-Baba.

Depuis, j’attrapai quelques bribes de sciences plus exactes, et, cependant, je me souviens d’un examen qui faillit tourner à ma honte, parce qu’impudemment je plaçai dans l’Empire du Brésil ce qui revenait de droit à la République Argentine.

Mes ardeurs géographiques trouvaient leurs limites naturelles avec l’Océan. Tout ce qui se passait de l’autre côté de la mer, là-bas, là-bas, derrière l’horizon des grands bateaux, me donnait mal au cœur et il me semblait incroyable que l’on pût s’intéresser sérieusement au cours du fleuve Paraná ou au sort des cannes à sucre d’une ville appelée Tucuman.

Maintenant, mes opinions ont bien changé : je considère l’Amérique presque comme une seconde patrie et la femme argentine comme une amie. C’est que, depuis quelques années, un commerce très affectueux s’est établi entre les deux nations, et je crois bien que les femmes ont beaucoup contribué à cet aimable courant de sympathie. Les Argentines ont commencé par s’engouer de nos modes, et puis elles ont aimé l’esprit de nos écrivains ; et, maintenant, ce qui est mieux, elles comprennent notre cœur comme nous-mêmes essayons de connaître leurs pensées. Des hommes éminents sont partis « à la conquête de l’Amérique », et, encore qu’ils fussent documentés — eux — sur la géographie, l’ethnographie et l’économie du pays, ils revinrent stupéfaits. Hé quoi ! cette nation que l’on croyait à peine civilisée possédait cette culture intellectuelle !… Des femmes aux grands yeux d’almées, à la taille souple, au teint mat, mères de famille incomparables, se montraient plus au courant de notre littérature que beaucoup de Françaises ! Ils ne tarissaient point sur la grâce de leur hospitalité ni sur l’aisance spirituelle de leur conversation.

— Elles parlent un français d’une pureté rare, disaient-ils, et leur appétit de s’instruire, de lire nos poètes, nos auteurs, est une chose remarquable !

Pierre Baudin, Anatole France, Georges Clemenceau, Léopold Mabilleau, Paul Doumer, Victor Margueritte, le docteur Pozzi…, tous ceux, enfin, qui tentèrent la fameuse conquête, furent sous le charme et revinrent « conquis ». Ils le dirent, ils l’écrivirent ; et Jules Huret consacra à l’Argentine un livre remarquable.

Mais, s’ils nous révélèrent le pays dans sa gloire triomphante, dans l’apothéose de ses réceptions, dans le spectacle de cette prodigieuse et féconde énergie que l’Argentin résume dans cet aphorisme : « Ce qui importe, c’est de faire quelque chose, le faire imparfaitement, mais le faire »…; s’ils nous transportèrent au galop furieux des étalons à travers les « villes rouges », jusqu’aux sanglants « corrals » où un tueur exercé aligne ses six mille moutons par jour…; s’ils nous montrèrent dans tout son attirail pittoresque et romantique le « gaucho » coiffé du sombrero, les braies ficelées, la chiripa flottant au vent, vivant au campo, abattant un bœuf au passage et se reposant d’exploits dignes d’Hercule en jouant de la guitare, en chantant des vidalidades ou en dansant le péricon…; s’ils firent vivre devant nous cette nation ardente, semeuse d’or, gardant ses pampas aux portes de la civilisation raffinée des villes, il manquait, pour nous faire aimer complètement le pays, ce que des yeux de femmes seuls peuvent découvrir, c’est-à-dire son intimité, quelque chose de son âme et toute l’harmonieuse poésie des vies qui n’ont point d’histoire et représentent la force, la beauté d’une race, je veux dire la Famille.

C’est Marguerite Moreno, avec son livre délicieux : Une Française dans l’Argentine, qui vient de nous faire pénétrer dans ce beau jardin secret.

Mais, au fait, connaissez-vous Marguerite Moreno ?… Je ne parle point de l’admirable artiste dont la voix chaude déroule comme un velours les vers de Racine ou de Rodenbach et dont le talent est légendaire, — mais de la femme, de l’amie.