Carmen Navarro me parle de la France :
— Mon mari doit me ramener à Paris, dans deux ans, me dit-elle, c’est long, deux ans ! Mais j’attendrai avec plus de patience, puisque je vous ai rencontrée et qu’avec vous je pourrai parler du cher vieux monde !… Tout est si neuf chez nous ! ajoute-t-elle avec un petit soupir.
Elle doit avoir raison, cette jeune descendante de la vieille race espagnole qui lui a donné sa beauté délicate et affinée, c’est trop neuf, chez elle… et elle souffre peut-être sans le savoir de vivre dans un pays sans passé… Pourtant, n’est-ce pas tout ce que ce passé m’a légué de sensibilité maladive qui me fait fuir vers sa jeune patrie ?
Depuis notre première causerie, chaque jour nous réunit, Carmen et moi, et l’amitié qu’elle m’a offerte grandit ; elle me guide avec des soupirs vers son pays d’espoir, et j’évoque pour elle, en souriant, ma terre de regrets…
Nous avons déjà fait une escale au Brésil. J’ai vu de loin des plages blanches, des montagnes crépues, où, du fouillis serré des arbres, jaillit tout à coup un svelte cocotier, des îles d’ocre et d’émeraude, des maisons peintes… Des barques multicolores se sont pressées autour du grand vapeur, le pont était plein de perroquets, de petits singes grelottants et de fruits singuliers. Les Brésiliens descendent, sans bruit, sans tumulte, toujours souriants et silencieux ; leurs amis, leurs parents montent à bord, les étreignent affectueusement, et les emmènent en leur parlant à mi-voix. Ce calme, cette douceur me surprennent : ce n’est pas ainsi que je me figurais les hôtes de ces régions éclatantes… Comment seront les Argentins ? Ceux que j’ai vus jusqu’à présent sont si différents les uns des autres ! Et ma nouvelle amie ne veut rien me dire… est-elle fière de ses compatriotes, ou bien ?…
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Le temps se rafraîchit. Depuis hier nous avons quitté Santos enfouie sous les palmiers, et la quiétude du voyage fait place à une sourde agitation. Chaque passager voit avec peine, même s’il n’en convient pas, la fin de cette trêve aux soucis de la vie, et puis on quitte des habitudes, et cette discipline du bord qui supprime toute préoccupation domestique. Perriot, l’ami de Georges, est descendu avec sa femme à Rio-de-Janeiro, mes cousins les ont accompagnés à leur hôtel, et sont revenus pleins d’admiration pour la ville qu’ils avaient parcourue, et un peu mélancoliques… — Peut-être Perriot a-t-il bien fait d’aller au Brésil, me dit Georges, on nous a raconté que la vie est très difficile à Buenos-Aires, et que la lutte y est plus âpre encore qu’en Europe… l’avenir m’effraie…
Mes pauvres enfants ! Ce n’est pas l’avenir qui vous effraie, c’est le passé qui vous manque ! Un peu de votre jeunesse vous a suivi jusqu’ici, et brusquement, a disparu… Il faut tout oublier, même sa jeunesse, pour avancer ! Marchez sans retourner la tête, ceux qui regardent en arrière se pétrifient, vous le savez bien !…
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