Les malles sont faites, demain matin, à sept heures, nous serons à Buenos-Aires.

La dernière soirée du voyage est insupportable. Le paquebot est envahi par des parents, des amis des passagers, des courriers d’hôtels, des agents d’émigration, des policiers… Tous ces gens crient et se démènent comme si le pont et les corridors leur appartenaient en propre.

Le bruit des bagages qu’on accumule sur le pont, les allées et venues des domestiques et une musique infatigable m’empêchent de fermer l’œil jusqu’à deux heures du matin. Carmen m’a présenté son mari et son fils, et elle avait raison, je me sens leur amie… C’est une grande douceur pour moi que cette affection inattendue sans laquelle, peut-être, mon voyage serait presque un exil…

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Je suis éveillée d’un sommeil troublé par la voix de Marthe :

— Lève-toi vite, on arrive !

En hâte, je fais ma toilette, et je monte sur le pont où sont déjà groupés les passagers roulés dans leurs manteaux ; un petit vent aigre souffle ce matin. Nous voguons sur le Rio de la Plata ; le navire avance avec lenteur, guidé à chaque minute par des signaux et des bouées.

Le fond du Rio est composé de bancs de sable et les eaux sont épaisses… Mais quelle étendue ! Pas de rives visibles à l’horizon… rien, rien que ces bouées proches et ces flots rougeâtres à perte de vue. Le jour commence à peine… Nous arrivons en hiver, ici…

Comme au départ, Marthe s’appuie au bras de Georges, et je vois son menton trembler légèrement… Que craint-elle, elle qui est protégée par celui qu’elle aime ?… Je monte sur le pont le plus élevé, et seule, je cherche à voir, à deviner… Au moment où mes yeux découvrent la terre, le premier rayon du soleil fait briller au loin une petite coupole comme la pomme d’or du jardin des Hespérides.