De nouveau elle s'éclaircit la voix, qui s'enrouait un peu, car elle savait ne pas dire toute la vérité.
«Et j'ai le sentiment d'un tort envers vous, Élisabeth, d'un grand tort. Voulez-vous me le pardonner?
—Oh! madame... Enfin, puisque vous y tenez, je vous accorde le tort, pour vous prier de n'y plus penser jamais.»
D'un geste cordial auquel donnait plus de prix son habituelle froideur, la vieille femme tendit ses deux mains à celle qui avait été sa fille. Et, dans cette étreinte, ce qui restait de glace entre elles se fondit.
«C'est trop parler de moi, reprit Mme Lambertier. Je n'ai pas été la seule à réfléchir. La vie jusqu'à présent n'en avait point laissé le loisir à mon fils... la vie telle qu'il la brûlait, les compagnies dans lesquelles il se plaisait. Depuis ces mois qui l'ont tenu cloué sur son lit ou sur un fauteuil, dans le silence, dans la solitude qui se sont faits autour de lui, il s'est mis enfin à regarder en lui-même. Et quand on a vu la mort de près, quand on la sait qui rôde autour de soi, chassée par la porte, rentrant par la fenêtre, la conscience la plus endurcie s'éveille. C'est alors seulement qu'avec lui j'ai connu le regret de ce qu'il aurait pu être. Tout ce temps-là, je ne l'ai pas quitté. Cet homme, qui a les cheveux gris aujourd'hui, il est redevenu pour sa mère le petit blondin aux joues roses que seul j'avais possédé, puisque, dans l'intervalle, quarante années durant, il ne m'avait pas appartenu. Non qu'Edmond m'ait beaucoup entretenue de ces choses. C'est lentement, silencieusement qu'il les a dégagées de lui. Le sentiment de ses fautes lui est venu, le tardif regret d'avoir irrémédiablement gâché une vie qui s'offrait si belle...
—Pourquoi irrémédiablement?... Il est assez jeune encore pour la refaire et la revivre mieux.
—Ne vous ai-je pas dit que ses années sont comptées... si même ce sont des années ce qu'il a devant lui? Et puis, quand même... jamais il ne sera plus qu'une épave... Ah! vous êtes bien vengée, Élisabeth...
—Vengée, madame!... Oh! comment pouvez-vous m'attribuer un désir de vengeance? Comment, vous qui me connaissiez, me jugez-vous capable de me réjouir du mal d'autrui?»
Dans ce cœur si doux, que sa propre détresse rendait plus pitoyable encore, une profonde commisération était entrée. Et très sincère était sa protestation impétueuse.
«Par votre fils, il est vrai, j'ai souffert... Ses torts envers moi ont été grands... Mais ce n'est point volontairement qu'il m'a fait du mal, ce n'est point par méchanceté. Il y avait entre nous un malentendu... Je l'ai bien compris: je n'étais pas la femme qu'il lui fallait... Si j'avais été autre, peut-être aurait-il bien vécu avec moi... Il a essayé à sa façon, puis s'est découragé. Il avait l'habitude que tout se pliât à ses désirs... Moi, je n'ai pas pu, cela l'a rebuté. Mais je n'ai pas eu que des reproches à lui faire? Pourquoi donc aujourd'hui me souviendrais-je du mal et non du bien?»