En cet instant, au contraire, le jeu fantasmagorique de la mémoire soudain réveillée qui lui remettait ce passé sous les yeux, semblable à des images de cinématographe, lui montrait seulement les quelques bons procédés qu'avait eus pour elle ce mauvais époux, bon garçon par intermittences.

«Et puis, dit Mme Lambertier, vous avez pu, grâce à Dieu, vous refaire un bonheur. Vous avez eu votre revanche.

—Oui, madame. Mon mari me rend infiniment heureuse. Et si un immense malheur ne m'avait frappée...

—Je l'ai su et j'ai eu bien pitié de vous. En cette occasion, j'ai songé à cet événement d'il y a quinze ans ou seize...»

Élisabeth détourna la tête pour cacher que de nouveau elle rougissait. C'était, cette fois, un mouvement de pudeur.

«Laissez-moi encore vous dire ceci, continua Mme Lambertier... C'est un autre et bien amer regret pour mon fils que celui de la paternité perdue par la faute de son imprudence et de son entêtement. A l'époque déjà, il en avait été chagriné... beaucoup, je vous assure. Il n'a pas su vous le faire comprendre... C'était un de ses grands travers, cette affectation d'indifférence, cette fausse honte de ce qu'il possédait de sensibilité. Mais depuis... ah! depuis... Aujourd'hui qu'il voit se dresser devant ses yeux, s'il me survit, le spectre de l'isolement au milieu de tout son or, avec, autour de lui, rien que des mercenaires ou des parasites... aujourd'hui que cet or se trouve sans héritier de son sang... seulement des neveux qu'à peine connaît-il, car il était brouillé, vous vous le rappelez, avec sa sœur, et le replâtrage qui s'est produit à l'occasion de sa maladie n'a pas ramené grande affection entre eux... aujourd'hui, quelle tristesse est la sienne, à cette pensée qu'il pourrait, qu'il devrait avoir dans sa maison de petits êtres à aimer et qui l'aimeraient... un premier-né qui bientôt serait un homme, ou déjà une douce et gracieuse jeune fille...»

Mais s'apercevant du trouble d'Élisabeth:

«J'ai tort, s'interrompit-elle, de vous parler de cela, après votre grand chagrin.

—Non, non... je puis l'entendre. Éternellement je pleurerai cet ange que Dieu m'a repris. Mais un enfant me reste. Entre lui et mon cher mari, je connais la joie des pures et douces tendresses. Et parce que je les connais, je plains M. Lambertier, oui, vraiment, je le plains... Je regrette qu'il n'ait pas contracté une seconde union, laquelle peut-être aurait mieux réussi que la première. Vous l'avez dit, madame, j'ai ma revanche. De tout cœur, je souhaiterais qu'il eût la sienne aussi.»

C'était sa fierté qui parlait, ce sentiment de revanche, en effet, qui l'exaltait malgré tout. Combien amère cependant sa détresse, à sentir si incomplet le bonheur dont ainsi se paraît-elle... Et à cause de cela précisément, elle l'affirmait plus haut, car elle ne devait rien laisser soupçonner de la plaie vive qui la rongeait.