De cet examen intime d'abord se dégage le remords du tressaillement dont elle a été secouée aux premiers mots de Mme Lambertier, lui donnant à comprendre que bientôt peut-être aurait disparu l'obstacle à son bonheur, cette vie à cause de laquelle est troublée la paix de sa conscience, cette existence qui s'interpose entre son cœur et celui de son mari. Afin de se pardonner à elle-même ce mouvement de joie, suffisait-il qu'elle eût si spontanément, si généreusement rendu le bien pour le mal? Peut-être. Mais alors lui reviennent à l'esprit des paroles qui au surplus n'en sortent guère, ces paroles résumant ses entretiens avec le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe.

«Dieu seul a pouvoir pour lier et pour délier. L'homme ne saurait désunir ce que le Tout-Puissant a uni, ce qui, par sa volonté, n'a qu'un seul principe. Rappelez-vous le langage du rituel: «L'union des époux est assurée par un mystère si élevé, qu'elle figure l'union de Jésus-Christ avec son Église.» La loi des hommes a libéré votre personne—c'était son droit; mais pour libérer votre foi il n'est que la mort. Rome?... Non, madame. Même avant, dans vos circonstances, Rome vraisemblablement n'aurait pu le faire. Après, elle se refuserait même à examiner le cas. Tant que vivra celui qui est votre époux devant l'Église, l'Église assurément vous autorise à demeurer séparée de lui, mais non à entretenir commerce avec un autre. Votre péché est manifeste et ses conséquences sont inéluctables: ayant profané le sacrement du mariage, vous êtes indigne de recevoir celui de l'eucharistie. A cela il n'est de doute ni de remède. Mais est-ce une raison pour désespérer? Que la perte de votre chère enfant ait été un avertissement d'en haut, il ne m'appartient pas de vous le dire. Encore moins cette affirmation sied-elle à des personnes bien intentionnées certes, mais à qui leur piété ne confère sur ce point ni autorité ni lumières. Et qu'avez-vous affaire de rechercher cela? Que vous servirait-il d'en être assurée? Il ne nous est pas permis de scruter les intentions de Dieu. Il est la sagesse, il est la justice. Ce qu'il fait est bien fait, sa volonté doit être votre loi en toutes choses. Les croix qu'il nous envoie, nous les devons porter d'un cœur humble et soumis. Et si ce cœur saigne, nous devons nous rappeler les plaies de son Divin Fils qui ont saigné pour notre rédemption. Mais ne songez pas tant, madame, à la colère du Seigneur. Songez plutôt que, si sa droite est terrible, infinie est sa miséricorde. Parce que vous avez cessé de marcher dans ses voies, il ne vous connaîtrait plus? Ce serait oublier que le bon pasteur ouvre ses bras à la brebis égarée. Ayez confiance en lui, madame: la confiance le touche plus encore que la prière. Qui n'a jamais douté de sa bonté peut beaucoup attendre de sa clémence. Ce serait tomber dans le péché d'orgueil que se croire l'objet d'une réprobation implacable. L'Écriture le dit: «Dieu ne se met pas en colère chaque jour.» Remettez entre ses mains votre esprit troublé: il l'éclairera. Mettez à ses pieds votre contrition parfaite... Vous avez lu les psaumes de la pénitence: Cor contritum et humilitatum Deus non despiciet. Cela dépend de vous d'obtenir qu'il se tourne vers votre péché et délivre votre âme. Priez, madame: la prière est douce. Mais les œuvres sont efficaces. Si cela est bien d'implorer la grâce divine, cela est mieux encore de la mériter. A ces fins le Seigneur a pour agréable les oblations et les holocaustes... mais les holocaustes de soi-même, faites-y bien attention. En immolant votre conscience à votre passion, vous avez péché gravement; ne croyez pas vous en laver par l'immolation de votre devoir à votre rédemption. Le Créateur veut qu'on l'aime et qu'on le serve; il permet aussi et il ordonne qu'on serve et qu'on aime ses créatures. Vous êtes mère, madame... le sacrifice d'Isaac n'est pas demandé à tous, et d'ailleurs ce ne fut pas la volonté d'en haut qu'il s'accomplisse? Le chemin qui conduit l'âme vers son salut n'est point aussi étroit que d'aucuns le pensent. Trois routes y donnent accès, qui sont larges et qui sont belles: celles que jalonnent les actes de foi, de charité et d'amour.»

Si ferme, si consolant pourtant, ce langage avait apaisé Élisabeth. Mais que pouvait-elle faire? La foi, elle la possédait. Émoussée à présent l'acuité première de la douleur, elle était sans révolte contre le cruel décret qui lui avait arraché la chair de sa chair. Et depuis que ce prêtre lui avait ouvert la porte de l'espérance, la confiance était entrée en elle avec la soumission. La charité? Par ce mot, elle le savait, l'abbé Aldebert n'entendait point seulement cette action si peu méritoire de consacrer au soulagement des pauvres quelques heures de son loisir et une partie de son superflu. Mais, sans émuler le Philistin se glorifiant de ses vertus devant l'Éternel, elle se connaissait douce à autrui, pitoyable au prochain, charitable en ses jugements, sans haine pour ceux qui lui avaient fait du mal. L'amour? Ah! c'était là sans doute les œuvres attendues d'elle pour que Dieu la reçût en sa grâce. Mais comment? Prisonnière de ses si faciles devoirs de mère et d'épouse, où trouver l'occasion d'élever son cœur à l'héroïsme? C'est ce que chaque jour se demandait Élisabeth. Et une tristesse nouvelle l'envahissait de ce que, prête au sacrifice, le sacrifice ne se présentât point.

Eh bien! voilà qu'aujourd'hui il était venu à elle. Que ce sacrifice dût être tenu pour agréable, elle n'en pouvait douter. A peine avait-il surgi en son cœur, imprécis encore, qu'aussitôt elle en ressentait la volupté douloureuse. Et à présent qu'il se formulait dans sa précision cruelle, nulle hésitation ne la troublait. Elle, timorée plutôt, et faible, une certitude la pénétrait, cette assurance qui déjà l'avait conduite à faire une démarche aussi hasardée. Cela n'était-il point une indication d'en haut? N'y fallait-il pas voir un signe que la main du Tout-Puissant l'avait touchée pour lui montrer son chemin? Et y obéir, ne serait-ce point un témoignage de foi en même temps qu'une œuvre d'amour?

Cette âme en peine désormais voyait clair devant soi. Un instant plus tard, Élisabeth entrait dans l'église Saint-Augustin. Là, au pied de l'autel même où elle avait été liée pour la vie par le lien que, dans son orgueil, dans sa faiblesse aussi, elle avait cru pouvoir rompre—là, elle s'abîma en une prière ardente. Du cœur le plus sincère, le plus fervent, Élisabeth Rogerin demandait à Dieu que fussent épargnés les jours de cet homme, dont la mort l'eût soulagée du poids de son péché.

Et quand après un long recueillement elle se leva, elle se sentit purifiée, elle se sentit forte.

Rentrée au logis à une heure plus tardive qu'elle n'avait accoutumé, elle y trouva son mari. Libéré plus tôt au contraire des visites qu'à la fin du jour il recevait dans son cabinet, André était auprès du feu, parcourant les journaux du soir. Souriant, il lui dit:

«Je te croyais perdue. Tu as fait l'école buissonnière?

—Oui... beaucoup de courses... Je me suis attardée...

—Que m'a raconté Gabriel? continua-t-il gaiement... Une dame est venue te chercher et t'a emmenée dans une belle voiture?...»