Son visage enfoui dans les cheveux du petit garçon, qui s'était jeté à son cou, Élisabeth put rougir. Comment s'y prennent donc, pensait-elle, les femmes qui ont à se cacher de leur mari? Toute confuse d'avoir aussi vite trouvé un mensonge, elle répondit vaguement:
«Ah! oui... Mme Laurent-Janin... Elle était venue me parler pour sa vente de charité au profit de la Croix-Rouge, et nous sommes sorties ensemble... Elle m'a menée au Bois.
—Tu as très bien fait. Mais je ne savais pas que les Laurent-Janin fussent si fastueusement attelés. Bon métier que dépecer son prochain... Cela mène plus loin que la classique guimbarde du médecin d'antan.
—Oh! Gabriel a un peu exagéré, j'imagine.»
L'enfant, qui, comme souvent il faisait, avait suivi des yeux sa mère par la fenêtre, savait très bien que cette visiteuse n'était pas Mme Laurent-Janin et que la voiture était bien plus belle, avec les deux grands chevaux et un valet de pied tout fourré. Comme habituellement les petits infirmes, il était très observateur. Mais, comme eux aussi, il avait de la finesse, et une intuition l'avertit qu'il devait se taire.
«Vois, ma chérie, combien la distraction te réussit, reprit André. Depuis longtemps je ne t'avais vu aussi belle mine.»
Un regard dans la glace montra à Élisabeth ses yeux brillants d'une flamme singulière. Le sourire qui errait sur ses lèvres, allant très loin, très haut, là où était monté son cœur, s'accentua. Et, se penchant vers son mari, elle lui donna un baiser.
VI
Hélène Percheron avait fini par s'apercevoir que sa situation diminuée n'équivalait pas à la ruine. Au début cela lui avait été de peu de conserver l'aisance; dès qu'elle ne pouvait plus éblouir le prochain, autant être tout à fait pannée, pensait-elle. Néanmoins, on ne saurait indéfiniment bouder contre soi-même. Sans être réconciliée avec son nouveau destin, elle s'était arrangée pour en tirer le meilleur parti possible. Deux fois l'an, au changement de saison, elle faisait à Paris un séjour fort économique, l'appartement de l'avenue de Messine étant assez vaste désormais pour que ses parents l'y pussent hospitaliser. Son véritable objet était le renouvellement de ses toilettes; son prétexte, assez motivé, amuser sa fille, la marier surtout, entreprise qui n'allait pas sans peine. Cette grande Antoinette à qui son ample corsage, sa lourde structure, son imposant maintien, ses traits massifs, sa physionomie immuable avaient valu d'être surnommée par les intimes «la statue de Strasbourg» était insuffisamment pourvue d'attraits pour compenser la pénurie de dot, n'ayant en cela à compter que sur la générosité de son grand-père.