Il promit. Et, la main dans la main de son mari, très simplement, Élisabeth lui dit tout: la démarche de Mme Lambertier, sa visite avenue d'Iéna,—ici elle dut, par une tendre pression des doigts, calmer le frémissement irrité de ceux qu'elle tenait entre les siens,—enfin cette résolution prise, ayant valeur de vœu, qui quotidiennement la faisait prier pour la vie de celui dont la mort eût délivré son âme. Fidèle à l'engagement pris, André gardait le silence.
«Tu vois, cher ami, dit-elle en finissant, il ne faut pas que ton souhait aille contre le mien.»
Mais lui, levant les épaules:
«Des souhaits, fit-il... des mots!
—Peut-être. Mais si dans ces mots je puise la consolation et l'espoir?... Oh! André, n'empêche pas Dieu de m'exaucer.
—Eh! ma chère, qu'empêcherais-je? Il t'écoute mieux que moi, assurément.
—Je le voudrais. André, ne sois pas ironique. Songe bien que, pour valoir un peu, ma prière doit partir d'un cœur sincère. Songe que, si elle recélait aucune arrière-pensée, elle ne serait qu'un honteux marché avec le ciel. Les sceptiques, je le sais, s'imaginent ces choses... ils s'imaginent que nous offrons un sacrifice en échange d'une grâce. Oui, cela semble ainsi. Il n'en est rien pourtant. Je sens cela si bien... Comment me faire comprendre?... Oui, je souffre amèrement de vivre avec toi en infraction aux lois de l'Église... oui, ce me serait une joie infinie de pouvoir être ta femme devant Dieu comme je le suis devant les hommes. Mais ayant péché si gravement, sans doute dois-je souffrir encore afin de mieux expier. Il faut donc que l'obstacle demeure, et mon vœu pour le conserver doit être ardent, et ma prière doit être fervente. Des mots, André, crois-tu?... Il va mieux cependant, un mieux miraculeux... Ce sont les propres paroles d'Hélène. Simple coïncidence, vas-tu me dire. Pense-le à ton gré, mais respecte mon illusion si c'en est une. Ce qui importe, c'est que mon intention soit tenue pour méritoire. Tout est dans l'intention, vois-tu. Quand on allume un cierge devant un autel, est-ce ce morceau de cire dont on fait offrande? Non: il n'est qu'un témoignage. Pratique puérile si tu veux, que peuvent dédaigner les esprits raisonneurs, et qui pourtant, venant d'un cœur plein de ferveur, touche celui de Dieu. La volonté du sacrifice m'appartient... Puisse-t-elle être acceptée miséricordieusement comme humblement je l'offre. Je donne tout ce que je puis dans ma faiblesse... le souverain juge fera de moi ce qu'il voudra.»
Une flamme incendiait les clairs yeux de pervenche, la voix douce vibrait d'un accent inconnu, et c'est sans exaltation pourtant qu'elle parlait, sans emphase. Vaincu par cette simple foi, André se taisait. Dans un élan de cette grâce mutine que parfois elle avait, avec un sourire, Élisabeth reprit:
«Toi d'ailleurs, incroyant, puisque tu ne reconnais pas l'efficacité de la prière, tu n'as pas à craindre qu'en soit influencé ce que tu appelles le cours logique et normal des événements. A ton sens, toute vie est mesurée au livre du destin... Ah! ne te dédis point, tu me l'as dit un jour. De deux choses l'une, André: ou tu admets l'intervention divine dans les choses d'ici-bas, et alors tu comprends le sens de la supplique que j'adresse là-haut... ou tu la méconnais, et en ce cas quel mal te semble-t-il que je puisse faire avec mes paroles vaines?... Et pourquoi, toi, émettre un souhait contraire au mien, puisque à tes yeux tous souhaits ne sont que des mots?
—Oh! sophiste... Mais tu as raison en ceci: que cet homme vive ou bien qu'il meure, cela ne m'est de rien, puisque nous nous aimons.»