Raisonnablement en effet, avait-il donc sujet de se plaindre? Illusion peut-être, superstition, conception puérile du divin... Peut-être... Mais en remettant à un prêtre le soin de cette âme malade, il avait bien dû prévoir que les remèdes employés ne seraient pas ceux suggérés par son esprit de logicien. L'essentiel était qu'Élisabeth fût soulagée, puisqu'elle ne pouvait guérir. Ce but atteint, allait-il discuter les chemins qui l'y avaient conduite?
Ainsi d'abord raisonna André. Puis il pensa plus loin et plus haut. Il pensa tellement que, parlant de cela au presbytère Saint-Jacques-Saint-Christophe, il fut amené à faire cette remarque:
«La religion jusqu'à présent m'était apparue comme relevant du sentiment... sans nier d'ailleurs que le sentiment n'ait ses droits.
—Fort bien, dit l'abbé Aldebert... Et à présent?
—A présent, un scrupule me trouble. Pour que dans cette douce petite âme, que je jugeais passive, une résolution soit entrée, dont, la valeur réelle en fût-elle nulle, l'héroïsme ne subsiste pas moins... pour qu'Élisabeth la tienne en y apportant une sincérité profonde, une ardente ferveur, une fermeté inébranlable... pour expliquer pareil phénomène, il faut, me semble-t-il, que la religion soit quelque chose de plus grand.»
Le prêtre sourit.
«Es-tu sûr, André, de n'avoir jamais auparavant pensé cela, dans le tréfonds de toi-même?
—Non, je n'en suis pas sûr. Lorsque, fugitivement, ma réflexion se fixait sur ces problèmes, un argument m'était apparu, probant, en faveur de la puissance de l'idée religieuse. C'était le spectacle de tout ce qu'elle a engendré de sacrifice et d'héroïsme. Preuve empirique, à la vérité, et remontant de l'effet à la cause, méthode de raisonnement des plus défectueuses. Mais, dans tout ce qui est du domaine moral, une démonstration scientifique est-elle possible? Je me disais donc qu'on ne souffre pas pour une non-entité, qu'on ne meurt pas pour une chimère. Ma femme assurément n'émule que de très loin les martyres dans le cirque. A deux mille ans de distance, cependant, son acte émane du même principe. Et ce principe ne serait qu'un mirage, fait de la faiblesse d'esprit de l'homme? Et pour lui faire enfin entrevoir la raison, pour lui montrer le néant de cette foi qui a transporté des montagnes, il aurait fallu que cent générations vécussent dans pareille erreur... cent générations ayant, d'autre part, opéré cette œuvre immense de conduire l'humanité du point où elle était alors à celui où elle se trouve aujourd'hui?... Et c'est en vain qu'auraient été manifestées tant de fidélités, tant d'immolations consenties, tant de sang versé avec enthousiasme?...»
André s'animait, les idées surgissaient, pressées, dans son cerveau.
«Cela confond la raison, poursuivit-il... le rationalisme si tu préfères, de considérer pour quelles infiniment petites divergences dogmatiques tant d'hommes ont donné leur vie. Tiens, je me souviens de ceci... Nous avons fait en Écosse notre voyage de noces. Race forte et énergique, positive même entre toutes, et pays entre tous déchiré par les luttes confessionnelles. Le catholicisme y fut persécuté; mais cela ne suffisait point à la violence des passions religieuses. Dans le vieux cimetière des Frères-Gris, à Édimbourg, je suis demeuré tout pensif devant le monument—fort laid d'ailleurs, ces puritains n'ayant aucun sentiment de l'esthétique—érigé à la mémoire de dix-huit mille martyrs covenantaires. Hors les érudits en cette spécialité, qui de nous sait aujourd'hui ce qu'était ce Covenant armant ainsi des protestants les uns contre les autres? C'est oublié, c'est enfoui sous les cendres de ceux qui sont morts pour ce morceau de parchemin. Et ailleurs, pour le signe de croix fait de gauche à droite ou de droite à gauche, combien de chrétiens se sont entr'égorgés? On sourirait de cela?... Des sots. C'est chose sérieuse que mourir volontairement, pour une idée... c'est chose sainte. Ah! pour un esprit de bonne foi, Augustin, que cela est donc troublant!»