«Assurément, dit-elle, si nous pouvions... Mais la dot de Jeanne après celle d'Hélène... Georges et Marcel qui n'ont pas encore leur position faite...
—Sans doute, sans doute... Bah! l'enfant est jolie... Il y a encore des hommes qui préfèrent cela à un sac d'écus.»
Le grand chirurgien professait l'optimisme des gens heureux.
II
Heureux, le docteur Bertereau l'était, et il se glorifiait d'y avoir pris de la peine. A considérer le bonheur par les côtés purement positifs, véritablement en effet le sien était son œuvre. Rude et inlassable travailleur, sobre, patient, tenace, donnant tout de soi, cœur, intelligence, énergie au labeur qu'il aimait, sa situation de grand opérateur s'était fondée sur un solide savoir servi par une habileté de main peu commune. Parvenu à la tête du corps médical, il avait été envoyé au Sénat par les républicains de gouvernement de son département picard. N'ayant guère le goût, moins encore le temps d'être politicien, il se bornait à faire autorité au Luxembourg sur les questions d'hygiène publique, y marquant l'attention nécessaire à celles d'intérêt régional, et quant au reste, ministériel imperturbablement. Aimé de ses élèves pour la conscience de son enseignement, aussi pour sa grande bonté un peu bourrue, estimé de ses confrères, en dépit de l'envie, pour sa probité professionnelle, la loyauté de son caractère, la sûreté de son commerce, respecté de tous pour la dignité de sa vie, jouissant d'une réputation européenne qui souvent lui valait de lointains déplacements: illustres appendicites, litotrithies augustes, cancers royaux, tumeurs impériales, se chiffrant par le gros chèque accompagné d'une plaque ou d'un cordon—le docteur Bertereau possédait tout ce que peut souhaiter l'ambition légitime.
Personnellement, il était d'une simplicité d'habitudes confinant à la rusticité. Matineux et couche-tôt, robuste mangeur sans aucun raffinement gastronomique, ne buvant que de l'eau rougie, ne fumant point, ne connaissant d'autre plaisir que le travail, n'ayant pas le plus petit vice, même de collectionneur ou amateur de quoi que ce fût—de tout ce luxe qu'il créait autour de lui, il goûtait uniquement la joie de le donner aux siens. A condition que l'argent fût honnêtement acquis et que le rechercher ne détournât point de l'accomplissement des devoirs primordiaux, c'était, lui semblait-il, le but essentiel de l'activité humaine, comme le dépenser largement, afin d'en faire profiter autrui, constituait à ses yeux l'excuse, voire la raison d'être de la fortune.
Pas davantage ne lui faisaient défaut les satisfactions intimes. De complexion assez autoritaire, il gouvernait sa famille sans rencontrer de résistance, n'en abusant point cependant pour jouer les despotes. Mme Bertereau, de cœur excellent, de personnalité nulle, née pour être un reflet, était en admiration devant son grand homme, non toutefois sans exercer sur lui cette influence, d'autant plus occulte qu'elle est inconsciente, de l'épouse soumise, agissant en quelque sorte par la force du poids mort. Insignifiantes et sans beauté, ses filles avaient dû à leur dot très ronde des établissements avantageux dans la bourgeoisie industrielle et gouvernementale. L'aîné des fils, bien doué, laborieux, déjà interne des hôpitaux, promettait une belle carrière. Du second, «cacique» à l'École normale, section des lettres, l'esprit singulier, de tour ironique, acerbe, réfractaire aux dogmes sociaux qui constituent la religion civique de ce milieu, n'était pas sans déconcerter quelque peu son père, l'inquiétant même parfois. Mais du moins l'avenir s'ouvrait-il devant lui brillant et sûr. Tout ce monde était bien portant; l'union domestique régnait, ainsi que l'ordre dans les affaires. Hors ce qui, en Marcel, se révélait d'originalité périlleuse, gourme intellectuelle sans doute, qui s'éliminerait comme toutes effervescences de jeunesse, on ignorait chez les Bertereau ces complexités morales que le robuste ouvrier de science tenait pour manifestations morbides. On était des gens bien situés dans la vie, carrément assis et d'aplomb, solidement attachés aux choses de ce monde et les prenant telles quelles sans en chercher plus long ni plus haut, n'ayant qu'à se louer au demeurant de la façon dont elles sont arrangées.
Pour cette calme prospérité, ils auraient eu sujet de louer le ciel. Mais ils n'y songeaient point. Chez le père, ce n'était pas cet athéisme doctrinaire et agressif dont il se gardait comme d'une infraction à la loi de tolérance,—une tolérance faite plus d'indifférence que de charité,—mais le matérialisme serein du physiologiste qui, n'ayant jamais rencontré sous son bistouri l'organe nommé âme, n'a désir ni loisir de le chercher ailleurs. A quoi bon, puisqu'il est inutile au fonctionnement physique et mental de la machine humaine? Pour le reste, sa droiture native l'ayant toujours incliné vers les bonnes actions et détourné des tentations mauvaises, ce lui était assez de se savoir honnête homme, sans qu'il fût curieux de la source intangible où se puisent la distinction du bien et du mal, la conception de l'honneur, le sentiment de la bonté, et l'esprit de sacrifice, et l'instinct de justice et la lumière d'amour. Il y voyait simplement les fruits d'un exact équilibre de nature, ainsi que d'une éducation conduite selon de saines méthodes scientifiques. Tout l'édifice moral lui semblait fondé avec une solidité suffisante sur le principe de l'échange: ce qu'on doit à autrui, c'est afin qu'autrui vous le doive, toutes vertus ainsi abaissées au rang vulgaire de simples rouages sociaux. Et par ainsi tenait-il la culture de l'idéal pour pernicieuse autant qu'oiseuse, comme propre à fausser les données de la vie, à engendrer des chimères, à produire une déperdition des forces vives de l'homme au regard des besognes concrètes.
Issue d'un milieu de sec et froid positivisme,—elle était la fille du chimiste Vergniol, de l'Institut,—depuis longtemps Mme Bertereau avait tout oublié des premiers enseignements chrétiens qu'on lui avait donnés, dans un esprit de vague déférence pour des traditions surannées tombées à l'état d'usage, que répudie la supérieure raison masculine, mais encore convenables peut-être à la faiblesse du cerveau féminin. Absorbée en ses devoirs temporels et ses affections paisibles, elle ne ressentait nulle velléité d'intérêt pour les abstractions en général, ni pour rien qui fût extérieur au rayon intellectuel de son mari.