C'était l'épine de leur bonheur, cet état de santé du pâle et malingre enfant, venu au monde dans de si déplorables conditions que, pour aller déclarer sa naissance à l'état civil, le père avait tardé jusqu'à la dernière heure du troisième jour, délai de rigueur, redoutant d'avoir du même coup à en déclarer le décès. De ces convulsions terribles dont il avait été atteint à l'entrée de la vie, le petit Gabriel était demeuré rachitique, une jambe retirée, menacé de coxalgie, sujet à de graves accidents nerveux, joli de visage cependant, le naturel doux, l'intelligence nette, quoique de développement tardif. Les médecins donnaient à penser que peut-être, avec des soins très attentifs, parviendrait-on à triompher de sa tare physiologique, à l'atténuer tout au moins. La sollicitude certes ne lui faisait point défaut. Tout choyé qu'il fût néanmoins, et chéri comme le sont les enfants débiles, à qui sont plus nécessaires encore la chaleur et la douceur du nid, c'est avec grande joie que ses parents avaient accueilli une espérance nouvelle. Joie qui, chez Élisabeth, n'était pas sans mélange d'appréhension. Jusqu'alors elle avait si peu réussi dans sa fonction maternelle, qu'elle craignait quelque nouvelle malencontre. Volontiers elle inclinait aux prévisions fâcheuses. Parfaitement heureuse dans son union avec un galant homme, de qui elle appréciait le mérite intellectuel comme la valeur morale, elle n'y avait pas cependant trouvé cet épanouissement de tout l'être propre aux natures souples et fortes, dès que l'existence vient à leur sourire.
Une mélancolie flottait autour d'elle, qui n'était pas de la tristesse, sorte de vapeur dont s'estompaient sa beauté pure et son âme douce, telles ces nuées mauves des crépuscules du Nord. Effet sans doute de l'ambiance de deuil où avait respiré son enfance, des meurtrissures ensuite infligées par sa première expérience de la vie. Ainsi du moins son mari expliquait-il ces ombres légères passant sur son front, et qui, au demeurant, lui étaient un charme. Il ne s'attardait point à pénétrer plus avant. L'esprit d'André Rogerin, très fin, délié, eût été porté vers l'analyse; mais il l'avait discipliné aux labeurs d'activité et de précision. Sachant se reposer—la marque et la condition du bon travailleur—sorti de ces dossiers, il ne surmenait pas son cerveau à rechercher de ces problèmes psychologiques dont la solution demeure toujours douteuse. La vie lui était bonne: il se gardait de la compliquer. Assuré de la tendresse de sa femme, certain qu'il la rendait heureuse, hors le souci qui leur venait de cet enfant, quelle peine aurait donc pu se trouver au fond de ce cœur si pur! Ainsi pensait-il. Et pourquoi en aurait-il pensé plus long, alors que sur elle-même Élisabeth peut-être n'en savait guère davantage?
L'état du petit malade s'améliora suffisamment pour que sa mère pût se rendre au dîner dominical. Elle y tenait particulièrement, car, approchant de son terme, ce serait la dernière fois peut-être pour bien des semaines. Dans la voiture qui les conduisait du boulevard Saint-Germain à l'avenue de Messine, André dit à sa femme:
«J'espère que Marcel aura le tact de n'être pas là ce soir. Depuis longtemps le commandant le regarde de travers. Aujourd'hui il ne faudrait qu'une étincelle pour faire sauter la sainte-barbe.»
Voyant une interrogation dans les yeux d'Élisabeth:
«Tu n'as donc pas lu les journaux, ces jours-ci?
—Superficiellement, je l'avoue. J'étais tellement occupée et préoccupée de Gabriel...
—Puis tu ne t'intéresses que médiocrement à ce qui se passe. Tu as bien raison, car c'est d'ordinaire fort vilain. Alors tu n'as pas eu connaissance de ces articles de ton cousin qui font le tour de la presse?»
Devançant des mesures disciplinaires probables, Marcel Bertereau avait abandonné sa chaire pour faire du journalisme. Essayiste mordant, d'une subtilité perfide et d'une cynique audace dans le paradoxe, puissant polémiste dont la virulence était sans mesure comme sans scrupule, il y brillait de l'éclat de son esprit incisif nourri par une culture profonde, servi par une langue très châtiée en même temps que très personnelle, par la force aussi de ce persiflage impitoyable devant lequel ne trouvaient grâce rien ni personne.
—Des articles dans l'Aube, demanda Élisabeth, ou dans la Revue Verte?