Il le garda, car on apportait le plateau du thé et de l'orangeade, et ce fut la rupture de l'entretien. Un malaise cependant demeura. Le fils était blessé de la remontrance du père, le père irrité du persiflage du fils. Presque aussitôt le commandant prit congé. Il quittait Paris le lendemain même. Dans le tumulte des adieux, Marcel fut le seul peut-être à s'apercevoir que son cousin avait omis de lui tendre la main.
Autant qu'il était susceptible d'affection, ce cœur desséché par l'outrance de la cérébralité en portait à Élisabeth, plus assurément qu'à son frère et à ses sœurs. Un moment avant que s'opérât la retraite générale, se trouvant seule à part avec lui, sur un ton de douceur attristée, elle lui demanda:
«Pourquoi es-tu ainsi, Marcel? Cela nous fait de la peine à tous.»
C'est sans raillerie et sans dédain qu'il répondit:
«Parce que, ma chère, j'ai l'horreur du juste milieu... chacun estimant que le juste, c'est le sien. J'aurais pu être catholique irréductible, monarchiste intransigeant. Je suis anarchiste et athée. Dès qu'on a cessé de croire à tout, il n'y a plus de raison pour croire encore à quelque chose.»
N'était-ce pas étrange? Chaque fois qu'Élisabeth s'agenouillait dans une église,—c'est une habitude qu'elle n'avait point perdue,—une pensée analogue lui revenait. Sous ce joli front fin, bien plus d'idées qu'on ne l'eût cru faisaient lentement leur évolution. Idées profondes, bien que souvent imprécises, dont, malgré la tendre confiance qu'elle lui portait, elle se taisait avec son mari. Et quand il la voyait pensive, André s'étonnait, s'effrayait un peu qu'elle fût si secrète.
III
Le vœu d'Élisabeth se trouva exaucé: ce fut une fille qui lui naquit. Et cette fois enfin semblait-il que fût conjuré le maléfice, l'enfant étant venue saine et vigoureuse au delà de l'ordinaire. Dès que la petite Yvonne eut émergé de cette phase du premier âge, tellement ingrate, même aux yeux prévenus d'un père et d'une mère, on eut lieu d'espérer qu'elle serait fort jolie. Elle tint loyalement ses promesses et devint la plus charmante enfant du monde, gracieuse et fine à miracle, d'une adorable gentillesse, d'une vivacité d'esprit peu commune, d'une rare précocité d'intelligence, en contraste avec le développement si laborieux, si tardif de son frère. Car, en dépit des soins les plus éclairés, Gabriel demeurait un demi-infirme, cerveau lent dans un corps souffreteux. La tendresse des Rogerin pour leur premier-né ne souffrait en rien du partage; mais celle qu'ils portaient à leur fille était de l'idolâtrie. Ils l'auraient outrageusement gâtée si son naturel n'eût été tellement excellent que rien de mauvais ne pouvait entrer en elle.
Ce charme de l'enfance, dont nul ne se défend, vient-il du monde mystérieux d'où les âmes descendent dans la chair de femme qui leur pétrit un corps? Est-il emprunté aux êtres de pureté suprême, habitants de l'invisible? Cela semble que le tout petit enfant, obscurément pensif, demeure attaché à cet invisible par quelque fibre profonde, lien qui va se relâchant à mesure qu'il entre davantage dans l'humanité. Le langage populaire, d'instinct si sûr, traduit cette hypothèse en qualifiant les enfants de chérubins. C'est par eux que, notre raison, notre sagesse, notre connaissance des choses de la terre étant aussi vaste qu'est nulle celle des choses du ciel, c'est par eux que nous nous trouvons en contact furtif avec l'inconnaissable, dont leur blancheur nous apporte le parfum.