Mais ce charme essentiel, tous ne le possèdent pas à degré égal, loin de là. Pourquoi certains de ces petits êtres sont-ils d'essence si notoirement supérieure? Secret du laboratoire divin où se forge l'étincelle qui anime l'argile humaine. Il en est que véritablement on croirait venus à nous chargés de quelque message d'en haut. De ceux-là, et à un point exceptionnel, était la petite Yvonne. Cet on ne sait quoi d'inconsciemment profond de la première enfance persistait en elle avec l'âge. Elle était vivace, elle était gaie, mais elle était réfléchie aussi et elle était grave. Elle jouait peu. Avant de savoir ses lettres, elle aimait demeurer assise aux pieds de sa mère, sur un carreau, feuilletant un livre à images sérieuses qui emportaient son imagination en des chevauchées lointaines. Elle avait une exquise petite manière à elle de se tenir bien sage, les mains croisées dans son giron, sa jolie tête blonde un peu penchée de côté, comme pour mieux écouter des chansons qu'elle seule entendait, ses grands yeux de violette fixés sur des choses qu'elle seule voyait, et auxquelles souriaient ses lèvres roses, choses de cet au-delà d'où nous venons et où nous retournerons. Sa curiosité très éveillée, et s'exerçant de préférence sur des abstractions bien supérieures à la portée de son intelligence, si avancée fût-elle, s'épanchait en questions infiniment subtiles, mettant dans un grand embarras ceux qui avaient charge d'y répondre. Particularité plus rare, une fleur mystique déjà s'épanouissait au fond de cette petite âme. Déjà ou encore? Intuition ou souvenir? La première fois que sa mère l'avait emmenée à la messe, ce n'est point, comme d'autres, un intérêt puéril qu'elle avait pris aux chants, aux lumières, aux ornements, bientôt lassé par l'obligation de rester silencieuse et tranquille. Ce n'était même pas ce vague respect un peu craintif inspiré à l'enfance par la solennité de l'appareil sacré sous les hautes voûtes sombres et sonores. Spontanément attentive et recueillie, il semblait que cette enfant de quatre ans eût pénétré le sens des saints mystères. Si loin encore de l'âge où on aurait commencé à l'instruire de la religion, elle en avait la prescience. C'était un petit être singulier et charmant.
Trop singulier au gré du physiologiste qu'était son grand-oncle, manière d'aïeul pour elle. A ces propos, à ces reparties, dont s'émerveillait toute la famille, le docteur Bertereau, soucieux, hochait sa grosse tête bourrue.
«Ne pousse pas cette petite, disait-il à sa nièce... Retarde-la au contraire. Pour une fille, rien ne presse. Empêche de travailler ce cerveau trop actif.
—Mais, mon oncle, protestait Élisabeth, elle n'est pas surmenée, je vous assure. Avant cinq ans, apprendre à lire a été pour elle un jeu.
—Eh bien! ne lui donne pas de livres, ou à peine.
—Un peu d'histoire sainte pour l'amuser, quelques fables, voilà toutes ses leçons. Nous ne lui enseignons rien et c'est vrai qu'elle sait déjà une foule de petites choses. Elle les trouve dans sa tête.
—Précisément, c'est ce que je n'aime pas. Elle est intuitive à l'excès, elle a l'imagination anormalement ardente. Rien de morbide en elle, non... seulement disproportion entre l'âge et la mentalité. Toute robuste qu'elle soit, le contenant déborde le contenu. Il faut prendre garde à une rupture d'équilibre... Je lui voudrais des poupées... mieux encore, des petits amis avec qui jouer et se gourmer... les quatre coins, les barres, la cachette. Et puis, le plus possible, la vie à la campagne, dans l'herbe, dans le sable, au milieu des bêtes, mollets égratignés, des bleus...»
Sans doute. Mais comment contraindre une enfant à des jeux qui ne lui donnent aucune joie? Comment lui imposer des sociétés de son âge, où elle se déplaît et où elle ne plaît point? Aux petits compagnons avec qui on essayait de la mettre en familiarité, elle n'avait rien à dire; pas davantage ne savaient-ils lui parler. Il en était de tout indiqués: les enfants de Georges Bertereau, car les deux ménages qu'unissait une double alliance se trouvaient en intimité étroite. Mais Andrée était une petite fille volontaire, étourdie, taquine, ne pouvant guère s'accorder avec Yvonne. Beau petit gars vif et dru, dont le maillot marin découvrait le cou de taureau de son grand-père, Jean avait voué à sa jolie cousine une de ces passionnettes enfantines qui présentent en raccourci, avec le charme de la sincérité et de la naïveté, tous les caractères de la passion. Il était son esclave, sa chose, en adoration devant elle comme le pèlerin devant la Madone. On riait de ce jeu au petit mari et à la petite femme—tiens, pourquoi pas? Mais Jean se tenait pour très offensé de n'être point pris au sérieux, à dater du jour surtout où il dépouilla les culottes courtes pour revêtir l'uniforme de l'école Albert-le-Grand... Oui, ce petit-fils du grand chirurgien athée fut confié à des religieux, de quoi le vieux docteur prit son parti au nom de la tolérance, laissant bouillonner d'indignation le jacobin Alcide Biscaras.
Mais l'objet de cette flamme y demeurait insensible. De quatre ans son aîné, son cousin était pour elle quantité négligeable. Douce et gentille avec lui comme avec tous, petits et grands, elle trouvait tout autant d'attrait à la compagnie de son loulou blanc, nommé Pom, à cause qu'il était de race poméranienne—une idée de Jean précisément, très fort en géographie et qui avait déjà décidé vouloir être explorateur. Un jour qu'en manière de plaisanterie son père lui reprochait tant d'indifférence:
«Mais, papa, répondit-elle, je l'aime bien, Jean... seulement, il ne comprend pas les choses.