—Les Scandinaves constituent un rameau de la grande famille germanique, tandis que les Finlandais, ou Finnois, appartiennent à la race mongolique, comme les Hongrois, les Turcs et les Lapons... Pardon, ajouta André en souriant... Voilà que j'émule notre chère et excellente pédagogue Mme Biscaras.
—Ainsi, ma pseudo belle-sœur serait une petite Lapone. On ne s'ennuie pas en Laponie!
—Oh! Georges, comment peux-tu plaisanter de ces choses?...
—En pleurer, ma pauvre Jeanne, ne remédierait à rien. Parlant de Mme Biscaras, je m'étonne que cette apôtre de la paix ne figure point parmi les signataires du manifeste, au nombre desquels brillent quelques dames, aux fins d'égayer la situation. Voyez: une Roumaine, une Russe, une Norvégienne... très qualifiées pour parler à des conscrits français... non moins d'ailleurs qu'un Grec, un Espagnol, une couple de Belges. Il y manque vraiment Mme Biscaras, laquelle est Génevoise.
—Oh! tout de même, le vieux jacobin ne l'aurait pas permis. Si papa est de 48, lui remonte à 92: la patrie en danger, les armées en sabots... Il ne serait pas antimilitariste, notre Alcide, si seulement les soldats étaient moins militaires.
—Et surtout s'ils pouvaient se passer d'officiers. C'est nous qui les offusquons. Voilà où le bât les blesse dans leurs efforts pour concilier le patriotisme avec le jacobinisme: ils veulent une armée, mais ils détestent l'esprit des armes. C'est qu'ils n'oublient pas que, faute de Bonaparte pour les mettre dans sa poche, c'eût été Moreau, ou encore Kléber ou Desaix, Marceau ou Hoche... partis en sabots, oui, mais arrivés en bottes. Depuis cent ans, ce petit cliquetis du sabre sur l'éperon les épouvante pour leur chère R. F... tellement intangible cependant, à les en croire, que personne ne veut entendre parler d'autre chose. Que tout cela est donc logique!...»
En souriant, Élisabeth remarqua:
«M. Biscaras vous dirait, monsieur Maurice, qu'une armée républicaine doit être vouée uniquement à la défense du pays, laquelle est sainte, autant que coupable et barbare une guerre d'agression.
—Parfaitement. Et au jour de la mobilisation, je vois mes braves alpins, que j'ai quittés avec tant de regret, me dire: «Mon commandant, nous ne comprenons pas très bien ce que racontent les journaux. C'est-il vraiment que les Prussiens nous tombent sur le casaquin? Parce que, vous savez, si c'est nous qui leur cherchons des raisons, je ne marche pas.» Voilà les extravagances auxquelles on arrive. Ce sont les Alcide Biscaras qui conduisent aux Marcel Bertereau.
—Très juste, approuva André. Le frein intellectuel est un instrument délicat. A le trop relâcher, on le fausse, puis le brise. Le cas est fréquent chez les peuples du Nord, dont cette doctoresse finlandaise constitue un spécimen si remarquable. Leur culture, intensive à l'excès, révulse leur mysticisme naturel et le tourne en anarchisme. L'orgueil scientifique les affole; leurs orgies spéculatives les grisent: ils perdent pied dans le déchaînement de la pensée. Nietszche, un prodigieux esprit pourtant et d'une rare puissance, y a laissé sa raison. Le surhomme qu'il a créé si ingénieusement est en lui retombé à l'état d'imbécillité.