—Surmenage cérébral, dit Georges.

—Non, non: ce n'est pas un phénomène d'ordre physique, mais psychologique. Le mythe de la confusion des langues...

—Quelle que soit la cause, l'effet est une folie fort malfaisante. Pour se garder la tête fraîche, le mieux est de les laisser se gourmer entre eux, comme à la tour de Babel, en effet.»

Et le jeune docteur, dont l'esprit un peu léger ne s'attachait pas longtemps au même sujet, s'en alla au jardin retrouver sa femme et embrasser ses enfants. Depuis un moment déjà sa sœur s'était éclipsée. L'entretien la dépassait d'une longue portée. Élisabeth, au contraire, très attentive, songeait.

«André n'aurait-il pas tout à l'heure mis le doigt sur la plaie? dit-elle. Ces déraisons proviennent de l'orgueil. Et ce n'est pas sans cause que la religion enseigne l'humilité.»

Mais son mari protesta:

«Il n'est point nécessaire. On peut être parvenu à un étiage intellectuel assez élevé, Dieu merci, en demeurant dans la mesure et dans la règle.

—Mme Élisabeth pourrait bien avoir dit le mot de la situation. Cela vous étonne de m'entendre parler ainsi?... Je m'en étonne un peu moi-même. Et pourtant, moi, j'arrive à croire que la foi est encore le plus sûr des guides, le plus solide des freins. Toujours je l'avais respectée... mais je m'en tenais à cette déférence affectueuse, avec une nuance de condescendance, qu'on porte à sa bonne vieille nourrice. Et puis... et puis j'ai vingt ans de plus que quand j'en avais vingt cinq. Pour être soldat, on n'en réfléchit pas moins... dans ces garnisons alpestres surtout, où l'on n'a guère d'autre compagnie que celle de la nature du bon Dieu... dans ces campagnes coloniales où l'on se trouve en permanence alangui par la fièvre et face à face avec la mort. J'ai réfléchi. Et j'ai été conduit à me demander si la religion ne serait pas la discipline suprême qui engendre toutes les autres... la source unique de toutes idées de devoir, d'abnégation, de sacrifice...

—Je ne fais pas profession d'athéisme. Toutefois dois-je vous prier de remarquer que nombre d'incroyants sont gens de bien.

—Sans conteste. Mais le sens du bien, d'où le tiennent-ils?