À mes félicitations, elle répondit d'une voix loyale et bien timbrée, sans fausse modestie, avouant ses belles ambitions et—pauvre être marqué déjà pour la mort!—son impatience de la gloire.
Pour voir ses autres ouvrages, nous montâmes tous dans son atelier. C'est là que l'étrange fille se comprenait tout à fait.
Le vaste «hall» était divisé en deux parties: l'atelier proprement dit, où le large châssis versait la lumière; et, plus sombre, un retrait encombré de papiers et de livres. Ici, elle travaillait; là, elle lisait.
D'instinct, j'allai tout droit au chef-d'œuvre, à ce «Meeting» qui sollicita toutes les attentions, au dernier Salon: un groupe de gamins de Paris causant gravement entre eux—de quelque espièglerie sans doute, —devant un enclos de planches, dans un coin de faubourg. C'est un chef-d'œuvre, je maintiens le mot. Les physionomies, les attitudes des enfants sont de la vérité pure; le bout de paysage, si navré, résume la tristesse des quartiers perdus. À l'Exposition, devant ce charmant tableau, le public avait décerné, d'une voix unanime, la médaille à Mlle Bashkirtseff, déjà mentionnée l'année précédente. Pourquoi ce verdict n'avait-il pas été ratifié par le jury? Parce que l'artiste était étrangère? Qui sait? Peut-être à cause de sa grande fortune? Elle souffrait de cette injustice et voulait, la noble enfant, se venger en redoublant d'efforts. En une heure, je vis là vingt toiles commencées, cent projets: des dessins, des études peintes, l'ébauche d'une statue, des portraits qui me firent murmurer le nom de Frans Hals, des scènes vues et prises en pleine rue, en pleine vie, une grande esquisse de paysage notamment,—la brume d'octobre au bord de l'eau, les arbres à demi dépouillés, les grandes feuilles jaunes jonchant le sol;—enfin, toute une œuvre, où se cherchait sans cesse, où s'affirmait presque toujours le sentiment d'art le plus original et le plus sincère, le talent le plus personnel.
Cependant une vive curiosité m'appelait vers le coin obscur de l'atelier, où j'apercevais confusément de nombreux volumes, en désordre sur des rayons, épars sur une table de travail. Je m'approchai et je regardai les titres. C'étaient ceux des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ils étaient tous là, dans leur langue originale, les français, les italiens, les anglais, les allemands, et les latins aussi, et les grecs eux-mêmes; et ce n'étaient point des «livres de bibliothèque», comme disent les Philistins, des livres de parade, mais de vrais bouquins d'étude fatigués, usés, lus et relus. Un Platon était ouvert sur le bureau, à une page sublime.
Devant ma stupéfaction, Mlle Bashkirtseff baissait les yeux; comme confuse et craignant de passer pour pédante, tandis que sa mère, pleine de joie, me disait l'instruction encyclopédique de sa fille, me montrait ses gros cahiers, noirs de notes, et le piano ouvert où ses belles mains avaient déchiffré toutes les musiques.
Décidément gênée par l'exubérance de la fierté maternelle, la jeune artiste interrompit alors l'entretien par une plaisanterie. Il était temps de me retirer, et, du reste, depuis un instant, j'éprouvais un vague malaise moral, une sorte d'effroi, je n'ose dire un pressentiment. Devant cette pâle et ardente jeune fille, je songeais à quelque extraordinaire fleur de serre, belle et parfumée jusqu'au prodige, et, tout au fond de moi, une voix secrète murmurait: «C'est trop!»
Hélas! C'était trop en effet.
Peu de mois après mon unique visite rue Ampère, étant loin de Paris, je reçus le sinistre billet encadré de noir qui m'apprenait que Mlle Bashkirtseff n'était plus. Elle était morte, à vingt-trois ans, d'un refroidissement pris en faisant une étude de plein air.
J'ai revu la maison désolée. La malheureuse mère, en proie à une douleur haletante et sèche qui ne peut pas pleurer, m'a montré, pour la deuxième fois, aux mêmes places, les tableaux et les livres; elle m'a parlé longuement de la pauvre morte, m'a révélé les trésors de bonté de ce cœur que n'avait point étouffé l'intelligence. Elle m'a mené, secouée par ses sanglots arides, jusque dans la chambre virginale, devant le petit lit de fer, le lit de soldat où s'est endormie pour toujours l'héroïque enfant. Enfin elle m'a appris que tous les ouvrages de sa fille allaient être exposés, elle m'a demandé, pour ce catalogue, quelques pages de préface, et j'aurais voulu les écrire avec des mots brûlants comme des larmes.