Comme tu es bonne et gentille, ma chère Jeanne, de penser à moi juste au moment où l'on oublie tout!

Maman et nous tous sommes enchantés de ton bonheur, car je présume que tu es heureuse.

Comment, tu as été à Nice! Je n'en ai rien su, on ne m'en a rien dit. Mais dis-moi, comment as-tu trouvé notre maison, puisque tu ne savais pas l'adresse.

Moi, j'ai passé cet hiver à Rome, j'ai étudié la peinture.

Quand je te reverrai, je ferai ton portrait. Donne-moi des nouvelles de tous les tiens et envoie-moi sans faute le portrait de ton fiancé. Je veux absolument voir l'homme heureux qui aura pour femme Jeanne, qui est un trésor d'esprit et de cœur. Montre-lui ces lignes et dis-lui qu'elles sont écrites par quelqu'un qui ne flatte personne et n'invente rien.

Cet hiver, à Rome, j'ai été demandée en mariage par un Anglais et deux comtes italiens. Mais j'ai toujours refusé: ils m'aimaient, mais je ne les aimais pas. Voilà l'affaire. D'ailleurs je ne veux pas me marier sitôt, j'ai à peine dix-sept ans. Quel âge as-tu donc?

Tu me demandes mon adresse, écris-moi toujours à Nice, promenade des Anglais, 55 bis, Mlle Marie Bashkirtseff, dans sa villa. Ma tante m'a donné cette villa. De Nice, on m'enverra les lettres si je suis ailleurs. C'est le plus sûr.

Réponds vite et dis-moi où et quand tu te maries? Le nom de ton futur mari et sa photographie.

Je suis de retour à Nice depuis deux semaines, la ville est triste, je me réfugie dans mes livres; tu ne sais peut-être pas que je suis sérieuse et studieuse, tout en étant gaie et folle quand il s'agit de rire.

Quand et où te verrai-je?