Je n'en crois rien, car ce nuage n'est généralement que du brouillard qui se fait autour des esprits qui vieillissent et vous, Monsieur, vous ne pouvez pas vieillir.

Mais, quelque philosophe ou demi-dieu que vous soyez devenu, il est impossible que vous me refusiez ce que j'ai à vous demander. Impossible, parce que je vous jure que je le désire de toutes mes forces, et puis, parce que cela ne vous coûtera rien.

Il s'agit de vouloir bien être une seule fois le directeur très spirituel d'une femme qui veut vous consulter comme un prêtre sur une chose très grave. Mais rassurez-vous, Monsieur et grand homme; je ne vous raconterai pour rien au monde «le roman de ma vie», ni rien qui puisse vous agacer les nerfs.

Je viens un peu tard, je sais, et je frémis à l'idée de la quantité de celles qui ont dû vous écrire des choses dans ce genre, mais ce n'est pas ma faute.

Dans vos livres, vous paraissez être tout ce qu'il y a de plus grand et de meilleur au monde, et si vous vous montrez dédaigneux, vous détruirez une de mes plus chères illusions; et quand on peut ne pas commettre une telle action, il vaut mieux l'éviter.

Donc, si vous êtes d'abord sympathique et bienveillant et si vous avez cette immense bonté qui se trouve chez les hommes de génie seuls (je ne voudrais pas vous flatter, mais il faut bien que vous sachiez pourquoi je me prosterne devant vous et vous envoie une lettre aussi rampante); donc, si vous êtes tout ce qu'il y a de bon au monde, venez jeudi 20 mars au bal de l'Opéra, le seul endroit où je puisse vous voir. Un mot à la poste de la Madeleine, R. A. C, car vous comprenez bien que si je ne dois pas vous y rencontrer, je n'irai pas.

D'ailleurs, si vous êtes olympique, si vous êtes devenu bourgeois, restez chez vous, car vraiment vous me remplissez d'un saint effroi et je resterais sotte.

Je voudrais bien vous dire que je suis une femme comme il faut, mais cela vous ferait croire le contraire.

Comme ce document est de ma main, vous seriez bien aimable en me le renvoyant.

Note 23: [(retour) ]

(édition Gutenberg): Le destinataire de cette lettre ainsi que de la suivante, était probablement Alexandre Dumas.