Un orage et de la pluie.
Le tableau renversé est crevé, mais ce n'est pas irréparable. Au fond, je suis ravie; cela est arrivé vers quatre heures et à ce moment là même je venais d'être saisie d'une idée de composition en terre... C'est une inspiration du ciel et qui me plonge dans un sentiment de bonheur inexprimable. Je suis absolument heureuse pendant deux heures. L'amour heureux doit produire une impression pareille. Je prends à peine le temps de faire un croquis au crayon et me jette sur la terre glaise. Il ne faut ni chercher ni réfléchir, les doigts exécutent un travail prescrit avec une précision mécanique. J'ai vu et j'exécute.
Comme il est possible que ce moment-là ait une influence sur ma vie, je vais vous en donner le détail. D'abord j'ai dessiné très vite un croquis indéchiffrable et qui ne rendait pas l'impression; au lieu de chercher autre chose, ce qui est toujours du temps perdu, je me suis mise à lire Jeanne d'Arc et c'est sur la couverture de ce livre que j'ai fait en une seconde la composition, à laquelle rien ne serait changé en principe. Ça descend comme un ouragan.... (c'est un bas-relief). Les personnages du premier plan en ronde bosse;—c'est un tableau en relief, et le dernier plan est à peine dessiné. Ce sera très grand, grandeur nature, 17 ou 18 figures. C'est une dégringolade furieuse, une invasion, un ouragan de jeunesse. Ça arrive sur vous comme un tourbillon. Le Printemps est un jeune dieu qui se précipite en avant, suivi d'une foule de jeunes filles et de jeunes gens; ils volent presque. Ça commence dans le fond à gauche et arrive en descendant sur le devant à droite où se trouve le Printemps; à ses pieds, des enfants se dépêchent de cueillir des fleurs; à sa gauche, une jeune fille court et tâche de le regarder en face; derrière lui, un jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un sur l'autre, s'entrevoient de face; renversée un peu, la figure de la jeune femme est presque cachée; derrière elle une jeune fille se baisse pour en réveiller une très jeune, qui se frotte les yeux; des jeunes garçons, les bras en l'air, chantent et rient et, dans le fond, des femmes rient au nez d'un vieillard assis et ratatiné au pied d'un arbre; un Amour perché sur cet arbre lui chatouille l'épaule avec une branche.
À sa mère.
Paris, rue Ampère, 30.
Chère maman,
Achetez pour moi une histoire complète de la Russie, depuis les temps les plus reculés, et en outre un ouvrage sur les costumes, l'architecture et les meubles anciens russes, les usages, etc. Que je puisse trouver là tous les renseignements imaginables. Et si vous restez trop longtemps à Pétersbourg, envoyez-moi ça. Et n'oubliez pas, chère mère, tout ce que j'ai écrit dans les lettres précédentes.
P.S.—Il faut une histoire de la Russie avec toutes les légendes des temps anciens. N'achetez pas l'histoire de Solovieff en un volume, car je l'ai déjà.
Je vous embrasse
Écrivez une lettre à la maréchale.